Laurentia, ou comment exacerber l’écocide planétaire au détriment de la vie, de la stabilité des établissements humains et des générations futures

Mémoire présenté dans le cadre de la consultation de l’Agence d’évaluation d’impact du Canada (AEIC) portant sur le projet Laurentia : Quai en eau profonde dans le port de Québec – secteur Beauport.

Depuis plusieurs décennies, l’Administration portuaire de Québec (APQ) propose, sous différentes formes, une expansion de ses activités afin de faire croître les flux d’échanges mondialisés qui traversent le territoire de Québec. Cette volonté d’expansion, d’abord héritée de l’impérialisme européen, puis renforcée au courant du XXe siècle par des accords internationaux de libre-échange, s’est manifestée récemment à travers divers projets; passant par le remblai des battures de Beauport qui relient le Vieux-Québec aux chutes Montmorency (1970), puis par Beauport 2020 , elle apparaît désormais sous le projet faisant l’objet de cette évaluation d’impact: Laurentia.

Comme l’a bien démontré l’AEIC dans son rapport provisoire, les dommages que causera le projet d’agrandissement portuaire sur la qualité des écosystèmes et la santé humaine sont nombreux et difficiles à nier. En effet, l’expansion du port constitue une menace pour la qualité de l’air —déjà polluée— , les espèces habitant le fleuve Saint-Laurent et ses berges —déjà menacées—, les populations locales résidant dans les quartiers centraux —déjà impactées— et, plus largement, les écosystèmes terrestres et marins. Mais avant de porter un regard sur les conséquences de ce projet futur, il est essentiel d’observer ce qu’impliquent, pour le territoire, les pratiques culturelles et l’écologie, l’activité portuaire dans sa forme actuelle.

Une activité vouée à la destruction

Le Port de Québec est la manifestation physique, sur le territoire de Québec, d’un système d’échange mondialisé. Il constitue une porte d’entrée —et de sortie— pour un flux de marchandises, de matières et de produits circulant à travers un système complexe qui traverse les océans et s’étend sur divers continents; un maillon dans la chaîne d’approvisionnement mondiale permettant aux sociétés occidentales d’échanger pour satisfaire leurs appétits consuméristes insatiables.

Depuis la colonisation du Québec, le port permet un transfert de matières et de voyageurs entre les différents régimes, Français et Anglais, et leurs colonies. Sur plusieurs siècles, les échanges se sont intensifiés, s’adaptant aux nouvelles réalités géopolitiques et historiques, aux ambitions belliqueuses et à la volonté des différentes puissances mondiales d’étendre leur emprise sur les ressources. C’est toutefois au courant du XXe siècle que la relocalisation massive des lieux de production sur des territoires internationaux, en adéquation avec l’émergence des avancées relatives à la technique et à la science moderne, a facilité, pour les pays riches et dominants, l’implantation d’un système d’échange globalisé reposant, plus que jamais, sur l’exploitation et la destruction du monde; une mutation des échanges mondiaux rendue possible par l’externalisation des coûts environnementaux et sociaux associés aux cycles de vie des matériaux.

En effet, la transposition des processus d’extraction, de production et de transformation sur des territoires étrangers où l’esclavage et le ravage des milieux naturels sont tolérés par le laxisme des cadres législatifs a permis aux entreprises privées de réduire massivement leurs coûts de production, d’augmenter leur volume de ventes et de se déresponsabiliser de leurs actes1. Aux yeux de l’Occidental moyen, cette infrastructure tentaculaire, composée d’un réseau de voies maritimes, terrestres, ferroviaires et aériennes globalement étendues et interconnectées, a rendu invisible l’hécatombe des territoires et des sociétés qui se trouvent à la base du processus de fabrication d’un produit. Par la soustraction —l’éloignement— de ces réalités biophysiques, ce système apparaît comme un réel tour de force pour un capitalisme sauvage reposant sur une croissance infinie des produits extraits, transformés, transportés, vendus et consommés. Bref, il permet à l’industrie d’exploiter pour un maximum de profits tout en évacuant les conséquences sociales et écologiques liées à sa production.

Et c’est précisément sous ce voile économique, aveugle aux réalités du monde, qu’apparaît le projet Laurentia: on promet 7000 emplois pendant la construction2, 1000 pour l’opération du projet, des retombées de 775 M$, 700 000 conteneurs par année et un partenariat de 60 ans avec Hutchison Ports, un conglomérat chinois opérant dans les paradis fiscaux (Cayman Islande et Virgin Islandes). On fait miroiter des chiffres abstraits pour dissimuler les vies réelles qui seront sacrifiées. Mais que valent la qualité de vie des communautés et l’intégrité des écosystèmes qui seront ravagés annuellement pour remplir ces 700 000 conteneurs? Quel sera le montant à payer pour restaurer les écosystèmes marins suite au passage de ces flux de bateau? Combien devrons-nous débourser collectivement pour compenser la dégradation de la santé publique qu’occasionnera un achalandage quotidien accru de trains et de camions? Et que vaudrait la mise en place d’un écosystème vivant, complexe et complet à l’emplacement actuel du Port de Québec? Ce sont là des chiffres essentiels à intégrer dans l’équation simpliste de l’APQ. Et ceux-ci seront définitivement perdus si Laurentia voit le jour.

Comme la qualifiait l’historien Lewis Mumford, cette «mégamachine» qui associe intérêts géopolitiques, sciences, forces économiques et innovations techniques a occasionné une activité humaine déterritorialisée faisant abstraction des réalités du monde que sont la fragilité du vivant, la finitude des ressources planétaires et l’interdépendance des écosystèmes mondiaux. Et l’accumulation de cette activité économique violente, qui considère Gaïa comme une simple banque de ressources vouées à la satisfaction des besoins de l’humanité —et le fleuve Saint-Laurent, pour reprendre le mot de l’APQ, comme une simple «autoroute»—, expose aujourd’hui l’humanité à des crises sans précédent : la 6e extinction de masse3 et l’émergence d’une nouvelle réalité biophysique planétaire, l’Anthropocène4.

Ces réalités récentes bouleversent nos rapports au monde et fragilisent les établissements humains. Elles obligent une introspection profonde ainsi qu’un nouveau regard sur les infrastructures anthropiques. D’une activité humaine déterritorialisée et destructrice, nous devons planifier l’organisation d’une activité basée sur le soin , le respect et la régénération du vivant. Dès lors, nous pouvons regarder le Port de Québec pour ce qu’il est réellement, mais surtout pour ce qu’il met en relation et ce qu’il engendre: exploitation et destruction. Il est alors impératif, en cette grande époque d’instabilité, de remettre en cause l’existence même de ce type d’organisation écocidaire.

La basse-ville fragile

Sans l’ombre d’un doute, l’instabilité des écosystèmes présente des risques importants pour les établissements humains. Ainsi, maintenir les activités portuaires de Québec, tel qu’elles s’opèrent à ce jour, revient à maintenir une part des activités anthropiques étant responsables de l’instabilité qui se manifeste à travers de nombreux phénomènes planétaires: perte de biodiversité, hausse des émissions de GES, réchauffement climatique, multiplication des feux de forêt et des canicules, acidification des océans, appauvrissement généralisé des sols, épuisement des ressources non renouvelables, fonte des glaciers, montée du niveau de la mer, etc.

Pour ne prendre que cet exemple, le cas de la montée des eaux, accéléré par le réchauffement planétaire, illustre assez bien la vulnérabilité des établissements humains dans ce contexte de mutations. À Québec, ce phénomène est particulièrement préoccupant puisque des établissements humains densément peuplés sont érigés en bordure du fleuve et les terrains qu’occupe le Port comptent parmi la ligne de front du territoire étant exposé aux humeurs du Saint-Laurent.

Notons alors que les berges jouent un rôle essentiel pour la protection des établissements humains contre l’érosion et les inondations. Nombreuses sont les villes qui, pour renforcer leur résilience face à la montée des eaux, multiplient le couvert végétal, font croître les superficies d’espaces verts et augmentent la quantité d’arbres plantés en bordure de l’eau. De telles interventions, en plus d’offrir des espaces publics de qualité exceptionnelle aux citoyen.nes et des habitats prospères à la biodiversité, jouent un rôle clef dans la protection des territoires humanisés: les sols végétalisés, telle une éponge, absorbent l’eau et limitent les débordements; les systèmes racinaires, pour leur part, constituent une importante protection contre l’érosion des berges; la présence de biodiversité renforce les écosystèmes et contribue, plus largement, à la lutte contre le réchauffement planétaire.

En somme, il est vital pour la protection des secteurs habités de Québec que les activités portuaires —ainsi que tout le système mondial qu’elles supportent— tendent à être démantelées et que les berges soient naturalisées. Il serait absolument irresponsable de la part de l’administration portuaire de poursuivre ou d’agrandir ses activités dans un lieu qui, inscrit dans la continuité écologique du Domaine de Maizerets et de la baie de Beauport, constitue une ligne de front pour la protection du territoire humanisé. Un simple coup d’œil aux projections concernant la montée des eaux dans le secteur concerné par le projet permet de voir à quel point une telle décision serait impardonnable (figure 1).

En fait, la seule perspective qui devrait être acceptable aux yeux des instances gouvernementales est la croissance des espaces dédiés aux parcs et, plus précisément, à la biodiversité. Pour les générations futures et le vivant, il s’agit de la seule perspective qui soit réellement viable.

Figure 1. Montée du fleuve Saint-Laurent à Québec: 1,5m, 2m et 2,5m.

Démanteler le Port de Québec et renaturaliser les berges

«[L]e projet Laurentia est parmi les plus verts au monde»5 . Ces propos malhonnêtes de Mario Girard, PDG de l’APQ, témoignent non seulement de son mépris envers la science, les communautés locales et toutes formes d’intelligence étant capable de reconnaître la nocivité des activités portuaires, mais illustrent également un manque de respect profond pour le vivant, le rôle crucial des écosystèmes et la possibilité, pour les générations suivantes, de bénéficier d’une qualité de vie assurée par une stabilité écosystémique.

Agrandir le Port de Québec avec des fonds publics reviendrait à subventionner l’écocide planétaire, la destruction des écosystèmes qui sous-tendent la vie et l’accélération des phénomènes menaçant la stabilité des établissements humains. Et le préserver revient à perpétuer ces actes destructeurs.

Non seulement le projet d’agrandissement du Port de Québec ne doit pas voir le jour, mais il est impératif que le gouvernement fédéral, s’il souhaite offrir quelque chose de viable aux générations suivantes, travaille conjointement au démantèlement des systèmes d’échange mondialisés, à la reterritorialisation des pratiques culturelles et à la régénération des écosystèmes. Cette perspective est la seule permettant réellement un quelconque rétablissement de l’équilibre écosystémique ainsi qu’une appellation pouvant être honnêtement qualifiée de «verte».

Enfin, je remercie l’AEIC pour son travail provisoire qui a permis de confirmer les préoccupations citoyennes. Et par respect pour le vivant, je demande à tous les acteurs et actrices concerné-es de près ou de loin par le dossier de travailler à la concrétisation de ces éléments :

  1. Refuser le projet Laurentia (ou toute forme d’expansion du Port de Québec);
  2. Travailler à la reterritorialisation des pratiques culturelles;
  3. Démanteler le Port de Québec;
  4. Naturaliser les berges et l’ensemble du site occupé par le port;
  5. Protéger les espaces de biodiversité qui en résulteront.


Références:

1. Voir à ce sujet, l’excellent ouvrage d’Alain Deneault, Noir Canada : Pillage, corruption et criminalité en Afrique. Ou encore les nombreuses démonstrations effectuées par Naomi Klein dans son ouvrage intitulé Tout peut changer: capitalisme et changement climatique.

2. APQ. Laurentia . En ligne: https://www.laurentia.ca/

3. Ceballos, G., Ehrlich, P. R., & Dirzo, R. (2017). Biological annihilation via the ongoing sixth mass extinction signaled by vertebrate population losses and declines. Proceedings of the national academy of sciences , 114(30), E6089-E6096.

4. Époque géologique caractérisée par le bouleversement simultané des processus physiques, chimiques et biologiques par l’activité humaine à l’échelle planétaire. Voir à ce sujet l’article de Zalasiewicz, J., et collab. (2017). The Working Group on the Anthropocene: Summary of evidence and interim recommendations . Anthropocene 19:55-60

5. Radio-Canada (15 décembre 2020). Laurentia: le Port de Québec en opération charme. En ligne: https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1757458/port-quebec-mario-girard-laurentia-operation-charme-rappor t-agence?fbclid=IwAR0FClSWocoQVIyhCT6dbLdY9PWbRj2h5jwWldgR6sBrsaU_5CvGIecdx4c

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