Capitalisme de surveillance, «zones d’innovation» et 3e lien: l’annonce d’une profonde mutation territoriale et sociale

Au tournant de la seconde guerre mondiale, sous la pression croissante d’une mobilité individuelle soutenue par les industries pétrolières et automobiles, les tramways et les trains se voyaient retirés de la plupart des grandes villes américaines; l’époque des villes industrielles était révolue. Et Québec n’échappait pas à cette mouvance progressiste.

Avec la voiture, le rêve d’une vie en banlieue, «près de la nature» et loin des centres urbains denses, pollués et insalubres, devenait accessible aux familles ouvrières. L’automobile devenait le symbole par excellence de liberté et d’émancipation individuelles.

Mais cette mutation des mobilités, au-delà de l’organisation d’un nouveau réseau de transport, annonçait l’émergence d’une nouvelle forme d’organisation sociale; d’un modèle territorial extractiviste, colonialiste et industriel mis en réseau grâce aux trains et aux tramways (les quartiers urbains comme lieu de résidence des ouvriers, la ville comme lieu de transformation, les usines comme temples de production et la région comme lieu d’extraction), on voyait s’organiser une nouvelle forme territoriale reposant sur l’isolement social et la consommation de masse: la ségrégation et la distanciation des usages de la ville, la prolifération de la banlieue diffuse et monofonctionnelle, le centre commercial comme temple de consommation et la mise en relation des composantes de l’établissement humain par les réseaux autoroutiers.

S’organisait alors un monde entièrement dépendant de la consommation d’externalités, des usages de la voiture et surtout, des énergies fossiles: la matérialisation territoriale du capitalisme néo-libéral.

Plus de 70 ans plus tard, l’étude morphologique des milieux bâtis permet de comprendre l’influence, ou disons les conséquences, de ces formes d’organisation humaine sur les pratiques sociales, le territoire et, plus largement, les écosystèmes planétaires: renforcement de l’individualisme et de l’isolement social, déterritorialisation accrue des pratiques culturelles, destructions des quartiers urbains densément peuplés et marginalisés (voir Saint-Roch), ravage des terres fertiles et des milieux forestiers et renforcement de la consommation de masse reposant sur la mondialisation (exploitation des populations mondiales les plus vulnérables, extraction des ressources planétaires, appauvrissement des sols, etc.).

Nous pouvons donc conclure, sans l’ombre d’un doute, que ce n’était pas la liberté que promettait la voiture, mais bien la captivité; un nouveau réseau de dépendances était créé au grand profit de certaines industries et au détriment de tout le reste (humain et non humain).

Mais aujourd’hui, tandis que les conséquences d’une humanité profondément déterritorialisée exacerbent l’effondrement des écosystèmes planétaires et la disparition des communautés du vivant, la Coalition Avenir Québec revient à la charge avec un nouveau système de mise en relation inspiré par les GAFAM; l’annonce d’une mutation sociale et territoriale sans précédent reposant sur l’influence croissante du capitalisme algorithmique.

En ce sens, la CAQ révèle, depuis quelque temps, des stratégies qui pointent vers une même direction: la siliconisation de la vallée du Saint-Laurent, ou l’organisation territoriale d’un réseau visant une exploitation maximale des mégadonnées, or numérique du XXIe siècle.

C’est, en fait, la vision du Projet Saint-Laurent de François Legault qui s’organise: le déploiement et la mise en réseau des «zones d’innovation». La matérialisation d’un nouveau système de dépendances à l’ère des technologies de l’information. En ce sens, la révolution qui s’opère sous nos yeux relève d’une mutation profonde de la gestion des flux d’informations.

En somme, on parle du déploiement de secteurs techno-industriels et industrialo-portuaires regroupant un maximum d’entreprises privées liées à la collecte, au traitement et au contrôle des mégadonnées (big data): le transport international des marchandises, les biotechnologies et la collecte des données citoyennes.Dans ce contexte, le centre commercial, lieu de convergence physique de la consommation au XXe siècle se voit dépassé par les dynamiques d’achats en ligne délocalisées. Et les promesses d’hyper-connexion d’un monde de haute-technologies tendent, paradoxalement, à nous isoler; replier l’individu sur lui-même, dans sa propre chambre d’écho, elle-même malléable et influençable. C’est d’ailleurs ce qu’a très bien démontré la gestion de la pandémie.

Et ce que promet concrètement cette mutation techno-industrielle est le renforcement des dynamiques de contrôle par des entreprises privées sur les habitants, comme on le devine en lisant les «perspectives d’avenir» de la Zone d’innovation Littoral Est (ZILE) imposée par la Ville de Québec aux citoyen-nes de Maizerets: «surveillance des comportements des consommateurs en temps de restrictions», «zone surveillée en continu et connectée», «implication citoyenne éthique», «accroissement analytique des données massives», etc.; des perspectives qui nous rapprochent dangereusement des méthodes de contrôle employées par la Chine avec son système de «crédit social».

Cette mutation promet également une exacerbation des processus de déterritorialisation: dépendance accrues aux hautes-technologies reposant sur les dynamiques d’échanges mondialisées, hyper-spécialisation du travail, accroissement des structures hautement hiérarchisées et renforcement de l’usage des écrans. Le tout, au détriment des écosystèmes planétaires et des populations vulnérables.

Enfin, cette mutation promet l’organisation d’un nouveau système de mise en relation des établissements humains: l’autoroute, le train et le fleuve Saint-Laurent comme réseau d’échange des marchandises et des ressources, la banlieue comme lieu de résidence d’une population consumériste, majoritaire et déjà isolée, la ville comme lieu de concentration des flux et la zone d’innovation comme temple de collecte des mégadonnées.

À ce sujet, il n’est pas anodin de voir que dans la région de Québec, le tramway reliera deux zones d’innovation et que le 3e lien en reliera une 3e dans l’est de Lévis. Le transport des flux de marchandises de Laurentia (au coeur de la ZILE) se fera donc plus facilement, tout comme la mise en relation des nouvelles classes de travailleurs attirés par ces lieux de haute-technologies. On repoussera alors les populations vulnérables et on détruira à nouveau les quartiers centraux pour faire place aux nouveaux systèmes de mise en relation.

Ce n’est donc pas un «retour en arrière» que nous présente la CAQ avec sont projet de Réseau Express de la Capitale (REC), mais bien le symptôme d’une culture profondément obsédée par le mythe du progrès, colonisée par les logiques marchandes du capitalisme et gangrénée par les relations nocives qu’elle entretient avec les communautés du vivant.

En plus de révéler une ignorance abyssale, les visions mégalomanes de la CAQ constituent une sérieuse menace pour les écosystèmes planétaires ainsi que pour l’ensemble des populations vulnérables (humains et non humains).

Pour la protection de la vie, il est grand temps que les populations locales se soulèvent et que s’organise une révolution basée sur la régénération des territoires, l’autonomisation des populations locales, la reterritorialisation des pratiques culturelles et le respect du non humain.

Que soit bloqué le 3e lien, bien sûr, mais également (et surtout) les zones d’innovation qu’il tente de mettre en relation. N’oublions pas que le 3e lien n’est rien d’autre qu’un «lien».

Tuons l’État

L’État: ce rouleau compresseur qui tend à anéantir la vie et tout ce qui ne se conforme pas à son existence médiocre. Organiser, soumettre, séparer, contrôler, asservir, dominer et tuer; voilà ce qu’est le rôle de l’État.

Qu’on soit en marge du système, qu’on le rejette violemment (pour sa violence) ou qu’on n’y soit simplement pas considéré en tant qu’être (l’ensemble des communautés du non humain), l’État n’offre qu’un seul choix: tu te conformes ou tu meurs.

Pour Nietzsche, l’État n’est rien d’autre qu’une « mort pour les multitudes ».

Face à cet État garant de la mort, il semble alors rester un seul choix aux communautés qui optent pour la vie: tuons l’État. Et vive le vivant !

Éviction du campement Hochelaga au boisé Steinberg – via contrepoints.media

Le campement d’Hochelaga ou la cité des enfants perdus

Québec inc. 2.0, ou la « siliconisation de la vallée du Saint-Laurent »

Sous l’épais nuage de fumée qu’est devenue la couverture médiatique de la pandémie de covid-19 s’opèrent des mutations socio-politiques, territoriales et structurelles qui sont très peu discutées: le Québec, comme l’ensemble des pays industrialisés, se numérise à une vitesse fulgurante et passe à l’ère des technologies de surveillance.

À ce jour, 23 «zones d’innovation» se déploient sur le territoire provincial.

À l’ombre des projecteurs, la Coalition Avenir Québec appuie sur l’accélérateur et implante une version numérique du rêve que poursuit François Legault depuis 2013: le «Projet Saint-Laurent».1

Récemment, Jonathan Durand Folco, professeur à l’Université Saint-Paul, qualifiait cette numérisation du Québec de «siliconisation de la vallée du Saint-Laurent». En effet, cette référence à la Silicon Valley californienne, ou encore au Sidewalk Labs de Toronto, illustre assez bien l’influence des GAFAM dans la logique organisationnel des espaces industriels 2.0 que sont les «zones d’innovation».

Et c’est en observant les détails d’une de ces zones qu’on saisit l’essence des mutations techno-industrielles qui s’opèrent, et ce qui les rapproche de la mégalomanie des GAFAM.

En ce sens, dans les «perspectives d’avenir» de la «Zone d’innovation Littoral Est» qu’impose aujourd’hui la Ville de Québec aux résident-es du quartier Maizerets, on peut lire les énoncés suivants : «surveillance des comportements des consommateurs en temps de restrictions» (p.56), «accroissement analytique des données massives » (p.56), «laboratoire d’expérimentation des technologies 5G» (p.56), «quartier d’essai des technologies 5G» (p.60), «zone surveillée en continu et connectée» (p.60) et «implication citoyenne éthique» (p.60).2

On peut dès lors s’interroger : pourquoi cet engouement pour les technologies de l’information? Qui sera responsable de définir «l’éthique» derrière l’utilisation de ces technologies? À quelles fins seront récoltées et utilisées les données? Qu’est-ce que tout cela implique pour les communautés locales?

On obtient déjà quelques éléments de réponse dans les documents d’appel à projet du gouvernement Legault.

En fait, les «zones d’innovation» ont pour objectif premier de stimuler le déploiement des hautes-technologies et «d’attirer des investissements pour la croissance et la hausse de la productivité des entreprises.»3

D’un point de vue formel et urbanistique, elles comptent «sur la présence d’infrastructures telles que des zones industrialo-portuaires, des pôles logistiques, des parcs technologiques et des parcs industriels».4

Par exemple, dans la région de Québec, c’est le Port de Québec qui se trouve au coeur de la «zone d’innovation Littoral Est» avec son projet Laurentia. Et l’importance des «zones d’innovation» pour la CAQ pourrait difficilement être mieux affirmée qu’avec la mise en relation du tramway et du 3e lien qui relie Québec à la Ville de Lévis qui prévoit également miser sur l’innovation pour relancer son économie.5

Parent. 2021. Les «Zones d’innovation» dans la région de Québec, le tramway et le 3e lien.

De plus, l’organisation de ces territoires techno-industriels sera entièrement dictée par un «conseil d’administration majoritairement constitué de représentants d’entreprises et sous la présidence d’un représentant du milieu des affaires de la région». 6

On devine donc que le déploiement des «zones d’innovation» est une nouvelle forme de privatisation de la vallée du Saint-Laurent basée sur la collecte de données massives (Big Data), or numérique du 21e siècle.

Ainsi, on implante des zones surveillées sur les territoires afin de permettre une collecte d’informations maximale par des entreprises privées; collecte massive qui permet de mieux comprendre, prédire et influencer le comportement des individus à des fins de marchandisation et de contrôle.

On peut donc grandement douter de l’éthique qui motive le déploiement des «zones d’innovation» et la gestion des données publiques, surtout en sachant que le ministre responsable de ces projets est Pierre Fiztgibbon ; ce même ministre qui veille, entre autres, à la commercialisation des données de la RAMQ et à la privatisation du «Panier Bleu».

Mais tandis que s’opère cette «siliconisation de la vallée du Saint-Laurent», un élément devient encore plus frappant : le gouffre abyssale qui sépare les mentalités colonisées par l’économie marchande que symbolise la CAQ et les réalités bio-climatiques liées à l’effondrement des écosystémiques planétaires (perte massive de biodiversité, appauvrissement généralisé des sols, réchauffement de la biosphère, montée des eaux, destruction des forêts, etc.)

En ce sens, il est clair que les mutations techno-industrielles annoncées par la CAQ s’inscrivent dans la continuité des logiques du capitalisme néo-libéral: extraction et mobilisation de métaux rares nécessaires à la fabrication des objets de haute-technologies, destruction des sols, spécialisation et hiérarchisation du travail, dépendance aux dynamiques impérialistes de la mondialisation, privatisation et métropolisation du territoire (urbanisation, spéculation et gentrification), déterritoritorialisation des pratiques culturelles (renforcement de l’emprise des écrans) et consommation massive d’énergie.

Il semble donc essentiel, au moment où émergent ces grandes mutations techno-capitalistes et où s’effondrent, simultanément, les écosystèmes qui supportent la vie sur terre, de nous interroger sur les conditions territoriales que nous léguons aux générations suivantes.

À Québec, depuis 2019, la Table citoyenne Littoral Est7 milite pour un littoral citoyen et propose, en opposition à ce déploiement techno-capitaliste, une perspective territoriale respectueuse des réalités sociales et bio-climatiques: renaturalisation des berges du Saint-Laurent, création de corridors écologiques (verts, bleus, bruns, noirs), espaces de permaculture et d’agro-foresterie, reterritorialisation des pratiques culturelles (artisanat et savoirs traditionnels), renforcement des communs dédiés au soin, au partage et à la collaboration, gouvernance citoyenne, mobilité active et collective, fiducie foncière d’utilité sociale et écologique, accès au logement pour tous, etc.8

Enfin, dans ce moment charnière de l’occupation territoriale et de sa planification, il semble essentiel de poser cette question fondamentale : «Que souhaitons-nous léguer aux générations suivantes : des zones de surveillance hyper-connectées ou des écosystèmes régénérés?»


  1. Les Affaires. 2020. Des zones porteuses pour le Québec. En ligne : https://www.lesaffaires.com/dossier/special-innovation/des-zones-porteuses-d-avenir-pour-le-quebec/621789
  2. Ville de Québec. 2020. Projet de Zone d’innovation Littoral Est. En ligne : https://www.ville.quebec.qc.ca/apropos/planification-orientations/amenagement_urbain/grands_projets_urbains/zone-innovation-littoral-est/docs/projet-de-zone-d-innovation-littoral-est.pdf
  3. Ministère de l’économie et de l’innovation. 2020. Guide de présentation d’un projet de Zone d’innovation. En ligne : https://www.economie.gouv.qc.ca/fileadmin/contenu/documents_soutien/zones_innovation/guide_projet_zones_innovation.pdf
  4. Ibid.
  5. FM93. 2021. PRIMEUR | Une zone d’innovation dans l’est de Lévis ? En ligne : https://www.fm93.com/nouvelles/politique/379863/primeur-une-zone-d-innovation-dans-l-est-de-levis
  6. Ministère de l’économie et de l’innovation. 2020. Guide de présentation d’un projet de Zone d’innovation.
  7. Table citoyenne Littoral Est. En ligne: http://www.littoralcitoyen.org
  8. Table citoyenne Littoral Est. 2020. Plaidoyer pour Littoral Est écologique, social et économique. En ligne : https://e473d177- 9b3a-41c5-986d-def413ffe500.filesusr.com/ugd/822e28_f508861f51724376bb3186a5558bbc5a.pdf

Le monde derrière les écrans

Alors que le confinement et les écrans deviennent, progressivement, une réalité immuable pour notre humanité hyperconnectée, il semble plus essentiel que jamais de fermer les écrans et porter un regard sur ce qui se produit au-delà des épaisses parois de nos vies encapsulées: le monde brûle et nous avons les yeux rivés sur une réalité virtuelle façonnée à notre image par des algorithmes; nous fixons un miroir.

Au-delà de cette perspective narcissique, sommes-nous capables de reconnaître que nos existences urbaines, oisives et aliénées, reposant uniquement sur la consommation d’externalités, entretiennent une relation parasitaire au monde? En ce sens, nous le vampirisons, sans jamais lui donner quoi que ce soit en retour. Les forêts et les sols sont anéantis pour satisfaire nos appétits consuméristes. Et nous arrivons à nous faire croire qu’en maintenant cette relation pour laquelle Gaïa perd en vitalité ce que nous gagnons en virtualité, des énergies « vertes », des voitures électriques, des villes « intelligentes » et des innovations technologiques agirons comme remède pour notre Terre mère? Est-ce là de l’aveuglement volontaire ou simplement de la naïveté? Toutes ces grandes idées techno-industrielles de notre époque impliquent nécessairement une destruction des sols, une extraction des matières, des procédés de fabrication énergivores, des durées de vie obsolètes et des modes de vie consuméristes. Cela doit être une évidence.

La Terre saigne et nous la violons à grands coups de clics de souris, de logiciels et d’applications numériques. Mais il est impératif de la soigner, l’aimer, la régénérer; ses sols, ses eaux, ses communautés biotiques. Et ce, tous les jours. Pas en étant collés quotidiennement à des écrans, mais bien en interagissant avec le sol, en étant conscients de la présence et l’existence de l’autre, humain et non-humain; en le respectant, le désirant et le laissant émerger spontanément.

Reterritorialisons-nous. Soyons à l’écoute du monde qui nous entoure, du climat, des saisons, de la matière, des aliments, de la flore, de la qualité des sols. Mettons nos corps à l’épreuve, salissons-nous les mains et participons à sa régénération. Et peut-être qu’à ce moment, enfin, il deviendra évident que l’asphalte étouffe la microbiologie des sols, le contenu de l’épicerie nous empoisonne, travailler dans un bureau limite les interactions aux communautés du vivant, fabriquer une voiture (électrique) est un acte de violence extrême envers Gaïa et reproduire cet acte quatre milliards de fois est un écocide.

Prenons racine dans le territoire et soignons quotidiennement ses sols. À moins, bien sûr, que nos objectifs avoués soient d’anéantir l’ensemble des communautés du vivant et, par le fait même, nos propres conditions d’existence. Dans ce cas, laissons les écrans nous montrer la voie et poursuivons, ça va bien aller.

Publication(s):
Presse-toi à gauche !

Abolir la propriété privée

«On semble en somme incapables de penser au-delà du cadre marchand, à l’intérieur duquel on oppose nécessairement les propriétaires et les locataires ; incapables de penser la ville comme un milieu de vie et le logement comme un droit. On se cramponne plutôt à l’idée que l’immobilier est une source d’enrichissement légitime pour les propriétaires, et une faveur consentie aux locataires. Le logement est pourtant un enjeu de participation démocratique et de dignité humaine. Et tant qu’on acceptera d’en parler comme d’un objet d’investissement, et d’aborder le prix des loyers comme celui de n’importe quel bien, il sera impossible de régler la crise du logement et d’offrir des conditions de vie décentes au plus grand nombre.»

Dans cet article, Aurélie Lanctôt soulève un problème structurel persistant qui mérite d’être approfondi et remis en cause : le rapport fondamental que nous entretenons avec le territoire; celui de la propriété privée, de la «possession» du monde. Pour certaines cosmogonies autochtones, la terre ne nous appartient pas; c’est nous qui appartenons à la terre. Cette relation renverse complètement nos rapports au vivant et, plutôt que de suggérer une domination de l’humain sur l’ensemble des communautés biotiques, elle positionne l’humain comme partie intégrante des écosystèmes complexe constituant Gaïa.

À ce sujet, «l’aménagement du territoire» obéit à des logiques de domination perpétuées depuis des siècles par l’entité légale qu’est la «propriété privée»; une construction anthropique qui accentue systématiquement les inégalités en opposant les propriétaires aux occupants, l’activité lucrative à celle dite non lucrative. Le problème structurel est alors que l’ensemble des réglementations sont constituées de manière à favoriser les projets privés à but lucratif.

En ce sens, promoteurs, commerçants, entreprises, restaurateurs, et particuliers (privilégiés) accèdent sans problème à la propriété privée puisque le modèle organisationnel leur permet de faire fructifier leurs investissements, soit par la vente de produits à profit, soit par les processus de spéculation qui engendrent une élévation perpétuelle de la valeur marchande des terrains.

Or, dès qu’un organisme ou un individu s’inscrit dans un objectif ou une mission à but non lucratif (le soin, le partage, la collaboration, la régénération, l’autonomisation, etc.), il est systématiquement désavantagé puisqu’il ne répond pas aux impératifs économiques du marché, c’est-à-dire la création infinie de valeur économique «marchandisable». Il doit alors se plier à la dictature des propriétaires terrestres et des politiques qui les avantagent.

Pour relancer Mme Lanctôt, on pourrait affirmer que tant et aussi longtemps que les entités légales prédominantes qui nous rattachent au territoire sont des propriétés privées, nous serons complètement à la merci des logiques spéculatives et donc, de ceux qui possèdent le plus de Capital.

Si nous souhaitons réellement remédier à ces problèmes structurels et envisager un rétablissement social et écologique, abolissons la propriété privée et favorisons des modes d’occupation territoriaux sans but lucratif voué aux pratiques régénératrices.

Vers une ville du vivant

NATURE ET CULTURE

Les milieux bâtis matérialisent les rapports qu’entretiennent les humains avec le monde. Ils révèlent nos relations au territoire, nos interactions à la matière, nos systèmes de croyances, nos formes d’organisation sociales. Comme le disait Winston Churchill : « We shape our buildings; thereafter they shape us ». La ville que nous façonnons conditionne nos comportements qui, à leur tour, organisent la ville dans une relation dialectique. En apparence vertueuse et destinée à placer l’humain « au coeur » de son propre univers, cette réalité dissimule une relation écocidaire puisant ses racines dans les profondeurs de la culture occidentale.

Depuis l’Antiquité, la ville est considérée par l’esprit gréco-romain comme étant le refuge de l’humain, une clairière¹, entourée d’une nature étrangère, sauvage, hostile ou décorative. En ce sens, les manières de concevoir, de bâtir et d’habiter les milieux anthropiques exigent une déforestation et, par le fait même, une destruction massive des écosystèmes que les milieux forestiers abritent. Cet héritage culturel selon lequel l’humain externalise et domine le vivant mérite d’être profondément remis en cause alors que nous vivons une 6e extinction de masse exacerbée par l’activité humaine.

La crise climatique, la perte de biodiversité et l’émergence d’un discours favorable au « retour de la nature en ville » obligent un transformation profonde des pratiques liées à l’occupation territoriale. Il est alors tout à fait légitime d’interroger ce que nous désignons par le concept de « nature » et voir comment cette dernière peut émerger dans les milieux anthropiques. Plus encore, par quels moyens l’activité humaine peut-elle contribuer à son renforcement ?

Le ralentissement mondial imposé par la pandémie de la COVID-19 présente une réelle occasion de réfléchir et d’imaginer la ville de demain; un milieu basé sur une culture de l’entraide dans lequel l’humain participe à la régénération des écosystèmes et cohabite intégralement avec le vivant.

Nous survolerons donc, rapidement, l’évolution de la relation entre ville et nature à travers des représentations qui, au fil du temps, illustrent les mutations de notre rapport au monde et prépare pour l’émergence d’une « ville du vivant ».

mp11058a
Le milieu anthropique isolé de la nature.
Plan de Rome, 1574
LA VILLE ESTHÉTIQUE

Dans la Rome antique du Ier siècle existait la locution rus in urbe, la campagne dans la ville, pratique de verdissement associée à la beauté et aux espaces luxuriants destinés aux empereurs. Dans la même veine, au XVIIe siècle, le square londonien était reconnu pour « l’ornement, le plaisir, le délice ». Dès lors, les concepteurs de ces lieux cherchaient à créer « l’illusion » de la campagne en ville par l’intégration d’une nature domestiquée.

Encore à ce jour, la présence de végétation dans les milieux urbanisés est largement associée à la richesse et la désirabilité. Il n’y a qu’à penser aux boulevards urbains de prestige ou encore aux arbres matures qui ornementent les quartiers aisés comme Sillery, Outremont et Westmount. La corrélation positive entre la canopée des quartiers centraux et le niveau socioéconomique des résidents démontre en partie l’appréciation esthétique associée à un « quartier vert ». Dans l’imaginaire collectif, la présence d’arbres et d’espaces végétalisés signifie des activités de plaisance, une ambiance champêtre ou un pique-nique estival.

Au-delà de sa valeur esthétique, la végétation sert aussi, sous le règne anthropique, de dispositif urbanistique permettant le renforcement d’une distinction sociale, le maintien d’une ségrégation spatiale, ou le camouflage d’une réalité jugée indésirable. Pensons à la marge avant qui sépare l’Assemblée nationale de la population, au boisé qui isole le campus de l’Université Laval de la ville, aux arbres qui dissimulent les cours arrières sur le boulevard Charest ou à la bande forestière qui cache une banlieue générique dans les paysages autoroutiers du Québec. Dans l’espace anthropocentrique, le végétal masque le spectacle de la domination de l’humain sur l’humain ; il détourne les regards et apaise les consciences.

ThMallWashington_DC-plan1915-2
L’espace végétal comme symbole de puissance.
National Mall, Washington, D.C., 1915
LA VILLE À ÉCHELLE HUMAINE

Concurremment, dans la ville moderne d’Amérique du Nord, l’hégémonie du transport routier a fait naître une forme urbaine diffuse et peu conviviale ; une ville recouverte de surfaces asphaltées et bétonnées, dominée par la propriété privée et érodée par les usages polluants de la voiture. En moins d’un siècle, l’expansion rapide de cette occupation territoriale, combinée à l’agriculture et la foresterie industrielle, ont anéanti les terres fertiles et les milieux forestiers qui assuraient respectivement la souveraineté alimentaire des noyaux de peuplement historiques et l’habitat d’une faune et d’une flore indigène.

Par exemple, entre 1948 et 2018, la superficie du territoire urbanisé de la ville de Québec s’est multipliée par 12 alors que la population n’a même pas triplé. Après plus de 70 ans d’urbanisation diffuse, la banlieue-dortoir, pour laquelle habiter « près de la nature » implique de la ravager, est devenue le lieu de résidence de plus de 70% des citoyen-nes de la municipalité. Au Canada, ce sont 86% des habitant-es qui vivent à l’extérieur des « noyaux urbains actifs » permettant un quotidien basé sur les transports actifs et collectifs. En d’autres termes, une prison maintenant captif les habitant-es d’une dépendance à la voiture et des carburants qui l’alimentent a été crée au détriment de la vie grâce à un gaspillage historique de terres fertiles.

Face à ces constats et surtout, en réponse à la dépendance automobile, plusieurs spécialistes de l’aménagement prônent la ville à l’échelle humaine. Densifier les milieux bâtis pour rapprocher les gens, faire ses emplettes à distance de marche et vivre une vie affluente, aisée et divertie, c’est ce que nous souhaite cette tendance. Les arbres servent quant à eux à embellir le paysage urbain et agrémenter l’espace public.

Certes appréciable pour sa sensibilité à la proximité physique des corps, son emprise limitée sur le territoire et sa réponse face aux problématiques liées aux usages de la voiture, l’échelle humaine néglige toutefois la principale victime de l’anthropocène : la biodiversité. Les problématiques liées à la destruction des écosystèmes persistent dans les discours qui se présentent comme remèdes à l’étalement urbain. En ce sens, la sémantique de la ville « humaine » rejette encore et toujours les principes fondamentaux du vivant relatif à l’entraide entre espèces. Par cette conception de la ville, l’humain se positionne au centre de l’urbis (et de son hubris), alors que la nature n’est qu’un agrément du même ordre qu’un mobilier urbain, un trottoir ou une chaussée; la faune et la flore n’étant qu’accessoires.

La ville esthétique dissimule une évacuation massive des relations entre vivants, tandis que l’échelle humaine reflète les problèmes relatifs à l’anthropocène, c’est-à-dire l’humain comme seule et unique mesure de l’aménagement des milieux de vie.

De la ville automobile à la ville à échelle humaine. L’arbre comme agrément urbain, déplaçable et replaçable à notre guise.
Peter Calthorpe et William Fulton, 2001.
LA VILLE BÉNÉFIQUE

Aujourd’hui, dans le contexte des bouleversements écologiques, le monde végétal apparaît comme une bouée de sauvetage pour l’humanité. En effet, les études exposant les bénéfices de « l’espace vert » sur l’humain se multiplient : facilitation de l’activité physique, relaxation, réduction du stress, filtration des polluants atmosphériques et sonores, diminution des îlots de chaleur, gains sur la santé publique, augmentation du sentiment de bien-être, etc.

Les surfaces végétalisées sont maintenant largement considérées pour leurs apports sanitaires, mais aussi économiques. À cet effet, de nombreuses études suggèrent d’attribuer une valeur monétaire aux arbres, aux « infrastructures vertes » ainsi qu’aux milieux humides. Dans cette vision, la complexité du vivant est réduite à un vocabulaire technocratique. On ajoute la « nature » à la liste des « équipements » à déployer par une équipe de gestionnaires. On parle de « services écosystémiques » pour qualifier « les multiples avantages que la nature apporte à la société ». On achète des arbres pour compenser des activités polluantes et on intègre simplement la végétalisation et la canopée dans une « trousse d’outils de planification » contribuant à la santé publique, à l’économie de coûts et, plus largement, au bien-être humain. Bref, la nature, les végétaux et les qualités territoriales sont, dans une telle approche, considérés comme un moyen d’amélioration de la condition humaine.

D’une certaine manière, cet engouement pour le verdissement est réjouissant puisque de nombreux végétaux sont plantés et des municipalités adoptent des mesures concrètes pour favoriser l’intégration d’une biodiversité. Toutefois, le problème fondamental de ces pratiques émergentes — la domination de l’humain sur la nature — persiste, tant physiquement que symboliquement. À travers une lunette pragmatique, on tente simplement de répondre à la question suivante : comment la nature peut-elle offrir des services économiques, écologiques ou sanitaires à l’humain? Le tout, sans jamais remettre en cause le sens de nos interactions aux écosystèmes et au monde.

Et si, en partant du fait que le caractère nocif de l’activité humaine est responsable d’une 6e extinction de masse, nous inversions plutôt la réflexion et les pratiques qu’elle sous-tend : comment l’activité humaine peut-elle contribuer au renforcement des écosystèmes? Un tel questionnement renverse profondément la responsabilité de l’humain face à la nature. Et nous croyons qu’il devrait être à la base d’un changement de paradigme permettant une transformation radicale des pratiques culturelles et conduisant à l’émergence d’un rapport de soin et d’empathie de l’humain face au vivant. Mais comment cette nouvelle prémisse peut-elle se traduire en termes d’occupation territoriale?

LA VILLE DU VIVANT

Comme le révèle la multiplication des bouleversements écologiques et la décroissance aujourd’hui imposé par la COVID-19, nous sommes à la fin d’un cycle civilisationnel basé sur l’abstraction des réalités du monde. Pour Pablo Servigne et Gauthier Chapelle, « l’âge de l’entraide doit donc commencer dès maintenant, à tous les niveaux et de manière anticipée […] ». Et en évoquant « l’entraide », les deux biologistes réfèrent à la complémentarité et l’interdépendance essentielles des différentes espèces vivantes ; une co-évolution tout simplement vitale et trop complexe pour être « contrôlée », comprises ou évacuée par l’humain.

Il est alors essentiel de redéfinir les milieux anthropiques comme parties intégrantes et intégrées d’une nature complexe, et non comme composantes externes d’une nature étrangère. À partir de l’occupation territoriale héritée, nous devons impérativement travailler à l’effacement des séparations, physiques et historiques, qui évacuent l’établissement humain des relations écosystémiques et accepter, voire désirer, une perte de « contrôle » sur la nature.

Pour ce faire, un premier exercice pourrait être de répertorier les lignes de subsistance du territoire, soit les conditions fondamentales ayant historiquement permis la cohabitation des espèces et étant aujourd’hui propices au retour d’une biodiversité indigène : climat, hydrographie, géomorphologie, foresterie, etc. À partir de ces réalités territoriales, comment l’établissement humain peut-il contribuer à leur régénération ?

En travaillant conjointement au renforcement des écosystèmes locaux, à la récupération des secteurs délaissés et à la décroissance des milieux humanisés, il devient possible d’organiser un réseau écosystémique complet servant de nervure aux milieux bâtis et d’accroche pour la redéfinition d’un nouveau rapport au monde : reterritorialisation des pratiques culturelles selon les réalités biophysiques régionales, corridors écologiques assurant la continuité écosystémique, réseaux permactulturels et agroforestiers favorables à l’émergence d’une faune et d’une flore indigène, renaturalisation des berges, transformations des friches hydro-électriques en forêts nourricières, conversion des espaces dédiés à la voiture en niches de biodiversité, déminéralisation des surfaces de bitumes, etc.

À l’époque de la dégradation écologique, les actions de verdissement, soutenues par une mobilisation des communautés locales, devraient viser la régénération des sols et de leur microbiologie, la création d’habitats et de conditions favorables aux espèces indigènes ainsi qu’une vision de l’habitation territoriale axée et sur les interactions significatives entre citoyens et nature.

Pour le domaine de l’aménagement, il s’agit d’un réel défi de composer (et laisser-aller) avec une multiplicité renouvelée de perspectives. Effectivement, les interactions à potentialiser sont considérables et ne peuvent pas être entièrement planifiées. C’est pourquoi une portion de l’espace urbain écosystémique peut être réfléchie (plantation de forêts nourricières, conversion de rues en corridors écologiques ou implantation de réseaux permaculturels), alors qu’une autre devrait être laissée dans des conditions d’émergence (auto-organisation, tonte sélective et contrôle des espèces exotiques envahissantes).

Au final, le ralentissement occasionné par la crise de santé publique actuelle doit alimenter la réflexion et, éventuellement, soutenir l’action. Sans transformations radicales des pratiques culturelles, nous léguerons aux générations suivantes une condition humaine fragilisée et peu résiliente face aux grands bouleversements climatiques.

Pour comprendre le rôle essentiel de la biodiversité, cette dernière doit systématiquement intégrer les discours, les mentalités et les milieux de vie. D’une ville à l’échelle humaine, anthropocentrique, érigeons une ville à l’échelle du vivant, anthropo-biocentrique, dans laquelle l’humain prend soin du territoire et des espèces avec lesquelles il cohabite.

20-03-24_DufferinAvant
La ville anthropocentrique : secteur autoroutier Dufferin-Montmorency dans Limoilou.
Photo : Simon Parent 2018
20-03-24_DufferinApres
La ville anthropo-biocentrique permettant une cohabitation du vivant.
Nature Québec 2020

avecPhilippe-Daniel Deshaies
pour Nature Québec