le tramway, la consommation et la reproduction de la mort

En lisant ces quelques «résident-es» de Québec, on saisit mieux le niveau d’abstraction qu’occasionne l’implantation du tramway face aux mutations qui s’opèrent au sein des dynamiques urbaines de Québec. Comme à la vue d’un objet qui brille au soleil, on semble aveuglé par le scintillement et incapable de saisir la forme même de l’objet.

En fait, à la lecture de ce plaidoyer «pour le tramway sur la 3e avenue», on devine que les «résident-es» en question sont complètement obnibulé-es par les promesses de l’équipement de transport qu’est un tramway et oublient à peu près tout ce dont il est question : l’implantation d’un système de mise en relation des composantes urbaines et des pratiques sociales.

Notons toutefois que cette abstraction teinte le débat public depuis les premières germes du projet, mais tant et aussi longtemps que le tramway n’est pas construit, il semble essentiel de le remettre en question.

D’abord, et il faut le donner à ce groupe, le tramway est effectivement une occasion de revoir l’organisation des déplacements en ville de manière à miser davantage sur la mobilité active et collective. On peut donc y voir du positif. Or, pour réellement influencer les modes de transports, il faudra accepter de retirer des espaces à l’automobile. Il reviendra alors aux automates de la Ville de Québec et aux Marc Des Rivières de ce monde de retirer quelques mètres carrés de bitume de la voie publique, ce qui semble être, pour l’instant, une tâche impossible pour des ingénieurs bien formatés. Et à ce moment, les technocrates opteront probablement pour l’installation de nouvelles surfaces de bitume bien lisses faisant office de trottoir, ou de «rue conviviale».

Évidemment, il n’y aura rien pour laisser respirer les sols qui étouffent. Mais ça, les «résident-es» n’en parlent même pas. Ça n’existe pas. Le sol est un plateau. Nous y reviendrons.

Voilà, la question des transports est réglée. Tout comme le côté «positif» de l’implantation du tramway. Quelques personnes de plus prendront le transport collectif, plusieurs y accéderont par la marche et le vélo et peut-être que quelques voitures en moins circuleront dans les quartiers centraux. Mais pour arriver un tel objectif, il faudra que les règlements d’urbanisme changent miraculeusement afin que les nouvelles constructions cessent d’intégrer systématiquement des cases de stationnement ; une autre question évacuée par nos «résident-es»…

Ensuite, et c’est là que l’abstraction se devine, il semble essentiel d’interroger le contexte dans lequel s’implante une ossature de mobilité collective et de voir comment adresser, par l’entremise d’un tel équipement public, certains enjeux de notre époque.

À ce sujet, deux éléments semblent incontournables: l’effondrement des écosystèmes planétaires et la crise du logement qui sévit violemment dans les centres urbains au grand détriment des populations vulnérables et marginalisées.

Mais ni l’un ni l’autre n’est abordé par ce groupe de «résident-es», et ce, même si le tramway est une occasion réelle de revoir en profondeur les dynamiques urbaines, les pratiques sociales, ce que nous souhaitons mettre collectivement en relation et, plus largement, la manière dont nous désirons interagir avec le monde. Alors que révèle réellement cette demande des «résident-es» pour le passage d’un tramway sur la 3e avenue – plutôt que sur la 4e avenue ?

En fait, à la lecture du plaidoyer, ce qui ressort comme élément premier est la question des opportunités commerciales.

Le tramway, en mettant en relation les différentes artères commerciales de la ville, renforcera ses dynamiques consuméristes et facilitera l’accès à des lieux de consommation pour les habitant-es de Québec: plus de temps passé dans les restaurants, les lieux de divertissement et les boutiques permettant d’acheter toute sorte de produits importés. Vive la consommation !

Il faut dire, toutefois, que cette logique consumériste n’est pas étrangère à la ville. Au contraire, elle est intimement liée à ses origines et à son évolution.

Ainsi, comme l’expliquait l’historien Lewis Mumford dans son ouvrage colossal «La Cité à travers l’histoire», la cité, étant repliée sur elle-même, est complètement vulnérable et dépendante aux externalités, à ce qui lui vient de l’extérieur. Elle vampirise son «environnement». La ville, sans consommation, n’existe pas. La ville, sans sols fertiles, n’existe pas.

Et c’est en entretenant cette relation parasitaire au monde que la ville le détruit. C’est d’autant plus vrai à une époque où plus de 50% des populations mondiales habitent en ville et plus de 90% des canadien-nes résident soit en ville, soit en banlieue ; deux milieux dont l’existence repose fondamentalement sur la consommation d’externalités.

Il semble alors que c’est précisément cette question qui devrait être abordée au moment où, simultanément, se déploie une infrastructure capable de réorganiser les pratiques sociales, s’effondrent les écosystèmes planétaires et disparaissent à vue d’œil l’ensemble des communautés biotiques : comment réintégrer la vie dans les milieux humanisés (par «vie», on entend tout ce qui relève du non-humain) ? Comment renouer avec le sol de manière à le renforcer, à la régénérer ? Comment renverser la relation parasitaire qu’entretiennent les milieux humanisés avec le monde pour qu’enfin, il y ait mutualisme et que cette relation ne soit plus au seul profit de l’être humain (par l’humain, pour l’humain, au détriment de tout le reste) ?

Voilà des questions que nous devrions soulever dans le contexte de l’implantation d’une infrastructure de transport collectif permettant l’organisation des déplacements d’une population sur un territoire; que mettre en relation ?

Or, à la lecture de ce plaidoyer, on devine que le tramway de Québec ne sera rien d’autre qu’un outil voué au renforcement des dynamiques consuméristes en milieu urbain.

Aussi, puisque la question du logement social brille par son absence dans les discours «pro-tramway», on devine que les rôles premiers de l’infrastructure collective seront de stimuler la spéculation, faire croître la valeur foncière du «parc immobilier», urbaniser plus de sols et consolider les milieux de vie reposant sur la consommation de masse et le divertissement.

Ainsi, une fois l’infrastructure collective implantée, les propriétaires s’enrichiront, les architectes se prostitueront, les taxes foncières de la ville augmenteront, les industries de haute-technologies s’implanteront (aux extrémités du tramway), les citadins consommeront, les quartiers centraux se gentrifieront, les populations vulnérables se marginaliseront, les sols se raréfieront, les communautés biotiques disparaitront et les écosystèmes planétaires s’effondreront. Alouette !

Et nous nous déplacerons en tramway.

Il semble plus que temps que cesse ce cirque reproduisant sans cesse une économie croissanciste vouée à la mort. Plutôt que de tuer les communautés du vivants, tuons cette existence urbaine distraite et oisive, reposant sur les dynamiques de la consommation de masse. Et réimaginons un éventail de relations bénéfiques entre l’humain et les communautés biotiques.

C’est l’essence même de la ville qu’il nous faut interroger: les forces capitalistes qu’elle matérialise, les relations sociales qu’elle tend à reproduire, les existences distraites et oisives qu’elle conditionne, l’aliénation et le niveau de distraction qu’elle induit, les rapports de domination qu’elle entretient avec les communautés du non-humain, les modèles agricoles insoutenables qu’elles obligent, la condition artificielle des sols qu’elle lègue aux suivant-es, le contrôle qu’elle exerce sur la vie…

Que meure la ville, pour qu’enfin émerge la vie !

quand les organismes «environnementaux» se prostituent

Il est assez ironique d’apprendre que l’Association forestière des deux rives (AF2R), un organisme «environnemental» visant «le maintien de la biodiversité et le bien-être de nos collectivités» et ayant comme mission de «reverdir les collectivités POUR et PAR la communauté», travaille présentement en collaboration avec le Port de Québec.

En effet, l’organisme accompagne l’APQ dans la réalisation de son «parc urbain» qui a comme principaux objectifs d’assurer l’écoblanchiment de l’agrandissement portuaire Laurentia et «d’apaiser le vent de panique» des citoyen-nes, comme le soulignait avec arrogance Mario Girard, président-directeur général du port.

Malgré un rapport accablant de l’AEIC, la mobilisation croissante des communautés locales contre les activités de l’APQ et le caractère totalement anti-écologique d’un port (composante vouée aux transports internationaux de marchandises), l’AF2R a tout de même décidé de servir les intérêts du Port de Québec.

En fait, non seulement cet organisme «environnemental» sans but lucratif n’est pas un allié de la communauté locale qui se mobilise bénévolement pour préserver «l’environnement» (n’est-ce pas justement le rôle de ce groupe!?), mais il se met à genoux devant les promoteurs du Port en échange d’une possibilité de planter quelques arbres.

Ainsi, en travaillant avec le Port, l’AF2R cautionne, par le fait même, ses activités nocives, nuit à l’effort de mobilisation citoyenne et s’oppose à la lutte «environnementale» qui vise plus largement à réduire la pression des mécanismes de la mondialisation sur les écosystèmes planétaires.

En échange de quelques dollars, le Port achète le silence des organismes pouvant potentiellement s’opposer à ses pratiques écocidaires. Et les organismes, à la vue des billets verts, se mettent à danser.

Plus largement, on peut donc s’interroger sur ce qui animent quotidiennement les groupes du centre culture et environnement Frédéric Back.

Où est ce fameux centre lorsque vient le temps de dénoncer publiquement les erreurs du tramway, la déforestation dans Chaudière, le ravage du boisé Neilson, les massacres dans Charlesbourg, l’urbanisation infinie du territoire, la gentrification des quartiers centraux, les inégalités sociales qui ne cessent de croitre?

Où est ce fameux centre dans la lutte contre Laurentia? Dans la lutte contre les «zones d’innovation»? Dans la lutte contre les pratiques nocives de la Ville de Québec qui tendent à affaiblir l’organisation communautaire? On ne le voit pas souvent dans les rencontres de la table citoyenne qui se font pratiquement chaque semaine. Pourtant, ce sont des groupes salariés, pas nous.

Mais ils ne sont pas là. Ils sont nul part.

En fait, les organismes du centre sont trop occupés à collaborer avec celles et ceux qui sont responsables de tous les ravages: le Port de Québec, la Ville de Québec, le gouvernement caquiste, les promoteurs, les groupes d’assurances, les patrons, l’UPA, les entreprises privées… Parce qu’après tout, il faut bien gagner son pain, comme on dit. Et surtout, ne pas mordre la main qui nous nourrit.

Et après, lorsqu’on les dénonce, ces groupes nous demande «pourquoi s’attaquer entre nous»?

En réponse à cette question, pourquoi on «s’attaque entre nous», c’est parce qu’en fait, ils ne sont pas «nous». Ils défendent la croissance, le développement, les industries, le profit, le capital, les massacres. Ils ne sont pas du côté des communautés vulnérables, ni de la régénération. Ils «jouent le jeu», ils tètent les subventions et ils ne sont absolument rien d’écologique. Au contraire, en se positionnant comme étant les seuls groupes «légitimes» pour défendre la cause «environnementale», ils nuisent profondément à la cause environnementale; celle qui est tannée de leurs compromis à la con.

Tannée de leur connerie, tannée de leurs postures médiocres, tannée de leur compromis. Démantelons ces groupes.