Capitalisme de surveillance, «zones d’innovation» et 3e lien: l’annonce d’une profonde mutation territoriale et sociale

Au tournant de la seconde guerre mondiale, sous la pression croissante d’une mobilité individuelle soutenue par les industries pétrolières et automobiles, les tramways et les trains se voyaient retirés de la plupart des grandes villes américaines; l’époque des villes industrielles était révolue. Et Québec n’échappait pas à cette mouvance progressiste.

Avec la voiture, le rêve d’une vie en banlieue, «près de la nature» et loin des centres urbains denses, pollués et insalubres, devenait accessible aux familles ouvrières. L’automobile devenait le symbole par excellence de liberté et d’émancipation individuelles.

Mais cette mutation des mobilités, au-delà de l’organisation d’un nouveau réseau de transport, annonçait l’émergence d’une nouvelle forme d’organisation sociale; d’un modèle territorial extractiviste, colonialiste et industriel mis en réseau grâce aux trains et aux tramways (les quartiers urbains comme lieu de résidence des ouvriers, la ville comme lieu de transformation, les usines comme temples de production et la région comme lieu d’extraction), on voyait s’organiser une nouvelle forme territoriale reposant sur l’isolement social et la consommation de masse: la ségrégation et la distanciation des usages de la ville, la prolifération de la banlieue diffuse et monofonctionnelle, le centre commercial comme temple de consommation et la mise en relation des composantes de l’établissement humain par les réseaux autoroutiers.

S’organisait alors un monde entièrement dépendant de la consommation d’externalités, des usages de la voiture et surtout, des énergies fossiles: la matérialisation territoriale du capitalisme néo-libéral.

Plus de 70 ans plus tard, l’étude morphologique des milieux bâtis permet de comprendre l’influence, ou disons les conséquences, de ces formes d’organisation humaine sur les pratiques sociales, le territoire et, plus largement, les écosystèmes planétaires: renforcement de l’individualisme et de l’isolement social, déterritorialisation accrue des pratiques culturelles, destructions des quartiers urbains densément peuplés et marginalisés (voir Saint-Roch), ravage des terres fertiles et des milieux forestiers et renforcement de la consommation de masse reposant sur la mondialisation (exploitation des populations mondiales les plus vulnérables, extraction des ressources planétaires, appauvrissement des sols, etc.).

Nous pouvons donc conclure, sans l’ombre d’un doute, que ce n’était pas la liberté que promettait la voiture, mais bien la captivité; un nouveau réseau de dépendances était créé au grand profit de certaines industries et au détriment de tout le reste (humain et non humain).

Mais aujourd’hui, tandis que les conséquences d’une humanité profondément déterritorialisée exacerbent l’effondrement des écosystèmes planétaires et la disparition des communautés du vivant, la Coalition Avenir Québec revient à la charge avec un nouveau système de mise en relation inspiré par les GAFAM; l’annonce d’une mutation sociale et territoriale sans précédent reposant sur l’influence croissante du capitalisme algorithmique.

En ce sens, la CAQ révèle, depuis quelque temps, des stratégies qui pointent vers une même direction: la siliconisation de la vallée du Saint-Laurent, ou l’organisation territoriale d’un réseau visant une exploitation maximale des mégadonnées, or numérique du XXIe siècle.

C’est, en fait, la vision du Projet Saint-Laurent de François Legault qui s’organise: le déploiement et la mise en réseau des «zones d’innovation». La matérialisation d’un nouveau système de dépendances à l’ère des technologies de l’information. En ce sens, la révolution qui s’opère sous nos yeux relève d’une mutation profonde de la gestion des flux d’informations.

En somme, on parle du déploiement de secteurs techno-industriels et industrialo-portuaires regroupant un maximum d’entreprises privées liées à la collecte, au traitement et au contrôle des mégadonnées (big data): le transport international des marchandises, les biotechnologies et la collecte des données citoyennes.Dans ce contexte, le centre commercial, lieu de convergence physique de la consommation au XXe siècle se voit dépassé par les dynamiques d’achats en ligne délocalisées. Et les promesses d’hyper-connexion d’un monde de haute-technologies tendent, paradoxalement, à nous isoler; replier l’individu sur lui-même, dans sa propre chambre d’écho, elle-même malléable et influençable. C’est d’ailleurs ce qu’a très bien démontré la gestion de la pandémie.

Et ce que promet concrètement cette mutation techno-industrielle est le renforcement des dynamiques de contrôle par des entreprises privées sur les habitants, comme on le devine en lisant les «perspectives d’avenir» de la Zone d’innovation Littoral Est (ZILE) imposée par la Ville de Québec aux citoyen-nes de Maizerets: «surveillance des comportements des consommateurs en temps de restrictions», «zone surveillée en continu et connectée», «implication citoyenne éthique», «accroissement analytique des données massives», etc.; des perspectives qui nous rapprochent dangereusement des méthodes de contrôle employées par la Chine avec son système de «crédit social».

Cette mutation promet également une exacerbation des processus de déterritorialisation: dépendance accrues aux hautes-technologies reposant sur les dynamiques d’échanges mondialisées, hyper-spécialisation du travail, accroissement des structures hautement hiérarchisées et renforcement de l’usage des écrans. Le tout, au détriment des écosystèmes planétaires et des populations vulnérables.

Enfin, cette mutation promet l’organisation d’un nouveau système de mise en relation des établissements humains: l’autoroute, le train et le fleuve Saint-Laurent comme réseau d’échange des marchandises et des ressources, la banlieue comme lieu de résidence d’une population consumériste, majoritaire et déjà isolée, la ville comme lieu de concentration des flux et la zone d’innovation comme temple de collecte des mégadonnées.

À ce sujet, il n’est pas anodin de voir que dans la région de Québec, le tramway reliera deux zones d’innovation et que le 3e lien en reliera une 3e dans l’est de Lévis. Le transport des flux de marchandises de Laurentia (au coeur de la ZILE) se fera donc plus facilement, tout comme la mise en relation des nouvelles classes de travailleurs attirés par ces lieux de haute-technologies. On repoussera alors les populations vulnérables et on détruira à nouveau les quartiers centraux pour faire place aux nouveaux systèmes de mise en relation.

Ce n’est donc pas un «retour en arrière» que nous présente la CAQ avec sont projet de Réseau Express de la Capitale (REC), mais bien le symptôme d’une culture profondément obsédée par le mythe du progrès, colonisée par les logiques marchandes du capitalisme et gangrénée par les relations nocives qu’elle entretient avec les communautés du vivant.

En plus de révéler une ignorance abyssale, les visions mégalomanes de la CAQ constituent une sérieuse menace pour les écosystèmes planétaires ainsi que pour l’ensemble des populations vulnérables (humains et non humains).

Pour la protection de la vie, il est grand temps que les populations locales se soulèvent et que s’organise une révolution basée sur la régénération des territoires, l’autonomisation des populations locales, la reterritorialisation des pratiques culturelles et le respect du non humain.

Que soit bloqué le 3e lien, bien sûr, mais également (et surtout) les zones d’innovation qu’il tente de mettre en relation. N’oublions pas que le 3e lien n’est rien d’autre qu’un «lien».

le tramway, la consommation et la reproduction de la mort

En lisant ces quelques «résident-es» de Québec, on saisit mieux le niveau d’abstraction qu’occasionne l’implantation du tramway face aux mutations qui s’opèrent au sein des dynamiques urbaines de Québec. Comme à la vue d’un objet qui brille au soleil, on semble aveuglé par le scintillement et incapable de saisir la forme même de l’objet.

En fait, à la lecture de ce plaidoyer «pour le tramway sur la 3e avenue», on devine que les «résident-es» en question sont complètement obnibulé-es par les promesses de l’équipement de transport qu’est un tramway et oublient à peu près tout ce dont il est question : l’implantation d’un système de mise en relation des composantes urbaines et des pratiques sociales.

Notons toutefois que cette abstraction teinte le débat public depuis les premières germes du projet, mais tant et aussi longtemps que le tramway n’est pas construit, il semble essentiel de le remettre en question.

D’abord, et il faut le donner à ce groupe, le tramway est effectivement une occasion de revoir l’organisation des déplacements en ville de manière à miser davantage sur la mobilité active et collective. On peut donc y voir du positif. Or, pour réellement influencer les modes de transports, il faudra accepter de retirer des espaces à l’automobile. Il reviendra alors aux automates de la Ville de Québec et aux Marc Des Rivières de ce monde de retirer quelques mètres carrés de bitume de la voie publique, ce qui semble être, pour l’instant, une tâche impossible pour des ingénieurs bien formatés. Et à ce moment, les technocrates opteront probablement pour l’installation de nouvelles surfaces de bitume bien lisses faisant office de trottoir, ou de «rue conviviale».

Évidemment, il n’y aura rien pour laisser respirer les sols qui étouffent. Mais ça, les «résident-es» n’en parlent même pas. Ça n’existe pas. Le sol est un plateau. Nous y reviendrons.

Voilà, la question des transports est réglée. Tout comme le côté «positif» de l’implantation du tramway. Quelques personnes de plus prendront le transport collectif, plusieurs y accéderont par la marche et le vélo et peut-être que quelques voitures en moins circuleront dans les quartiers centraux. Mais pour arriver un tel objectif, il faudra que les règlements d’urbanisme changent miraculeusement afin que les nouvelles constructions cessent d’intégrer systématiquement des cases de stationnement ; une autre question évacuée par nos «résident-es»…

Ensuite, et c’est là que l’abstraction se devine, il semble essentiel d’interroger le contexte dans lequel s’implante une ossature de mobilité collective et de voir comment adresser, par l’entremise d’un tel équipement public, certains enjeux de notre époque.

À ce sujet, deux éléments semblent incontournables: l’effondrement des écosystèmes planétaires et la crise du logement qui sévit violemment dans les centres urbains au grand détriment des populations vulnérables et marginalisées.

Mais ni l’un ni l’autre n’est abordé par ce groupe de «résident-es», et ce, même si le tramway est une occasion réelle de revoir en profondeur les dynamiques urbaines, les pratiques sociales, ce que nous souhaitons mettre collectivement en relation et, plus largement, la manière dont nous désirons interagir avec le monde. Alors que révèle réellement cette demande des «résident-es» pour le passage d’un tramway sur la 3e avenue – plutôt que sur la 4e avenue ?

En fait, à la lecture du plaidoyer, ce qui ressort comme élément premier est la question des opportunités commerciales.

Le tramway, en mettant en relation les différentes artères commerciales de la ville, renforcera ses dynamiques consuméristes et facilitera l’accès à des lieux de consommation pour les habitant-es de Québec: plus de temps passé dans les restaurants, les lieux de divertissement et les boutiques permettant d’acheter toute sorte de produits importés. Vive la consommation !

Il faut dire, toutefois, que cette logique consumériste n’est pas étrangère à la ville. Au contraire, elle est intimement liée à ses origines et à son évolution.

Ainsi, comme l’expliquait l’historien Lewis Mumford dans son ouvrage colossal «La Cité à travers l’histoire», la cité, étant repliée sur elle-même, est complètement vulnérable et dépendante aux externalités, à ce qui lui vient de l’extérieur. Elle vampirise son «environnement». La ville, sans consommation, n’existe pas. La ville, sans sols fertiles, n’existe pas.

Et c’est en entretenant cette relation parasitaire au monde que la ville le détruit. C’est d’autant plus vrai à une époque où plus de 50% des populations mondiales habitent en ville et plus de 90% des canadien-nes résident soit en ville, soit en banlieue ; deux milieux dont l’existence repose fondamentalement sur la consommation d’externalités.

Il semble alors que c’est précisément cette question qui devrait être abordée au moment où, simultanément, se déploie une infrastructure capable de réorganiser les pratiques sociales, s’effondrent les écosystèmes planétaires et disparaissent à vue d’œil l’ensemble des communautés biotiques : comment réintégrer la vie dans les milieux humanisés (par «vie», on entend tout ce qui relève du non-humain) ? Comment renouer avec le sol de manière à le renforcer, à la régénérer ? Comment renverser la relation parasitaire qu’entretiennent les milieux humanisés avec le monde pour qu’enfin, il y ait mutualisme et que cette relation ne soit plus au seul profit de l’être humain (par l’humain, pour l’humain, au détriment de tout le reste) ?

Voilà des questions que nous devrions soulever dans le contexte de l’implantation d’une infrastructure de transport collectif permettant l’organisation des déplacements d’une population sur un territoire; que mettre en relation ?

Or, à la lecture de ce plaidoyer, on devine que le tramway de Québec ne sera rien d’autre qu’un outil voué au renforcement des dynamiques consuméristes en milieu urbain.

Aussi, puisque la question du logement social brille par son absence dans les discours «pro-tramway», on devine que les rôles premiers de l’infrastructure collective seront de stimuler la spéculation, faire croître la valeur foncière du «parc immobilier», urbaniser plus de sols et consolider les milieux de vie reposant sur la consommation de masse et le divertissement.

Ainsi, une fois l’infrastructure collective implantée, les propriétaires s’enrichiront, les architectes se prostitueront, les taxes foncières de la ville augmenteront, les industries de haute-technologies s’implanteront (aux extrémités du tramway), les citadins consommeront, les quartiers centraux se gentrifieront, les populations vulnérables se marginaliseront, les sols se raréfieront, les communautés biotiques disparaitront et les écosystèmes planétaires s’effondreront. Alouette !

Et nous nous déplacerons en tramway.

Il semble plus que temps que cesse ce cirque reproduisant sans cesse une économie croissanciste vouée à la mort. Plutôt que de tuer les communautés du vivants, tuons cette existence urbaine distraite et oisive, reposant sur les dynamiques de la consommation de masse. Et réimaginons un éventail de relations bénéfiques entre l’humain et les communautés biotiques.

C’est l’essence même de la ville qu’il nous faut interroger: les forces capitalistes qu’elle matérialise, les relations sociales qu’elle tend à reproduire, les existences distraites et oisives qu’elle conditionne, l’aliénation et le niveau de distraction qu’elle induit, les rapports de domination qu’elle entretient avec les communautés du non-humain, les modèles agricoles insoutenables qu’elles obligent, la condition artificielle des sols qu’elle lègue aux suivant-es, le contrôle qu’elle exerce sur la vie…

Que meure la ville, pour qu’enfin émerge la vie !

Tuons l’État

L’État: ce rouleau compresseur qui tend à anéantir la vie et tout ce qui ne se conforme pas à son existence médiocre. Organiser, soumettre, séparer, contrôler, asservir, dominer et tuer; voilà ce qu’est le rôle de l’État.

Qu’on soit en marge du système, qu’on le rejette violemment (pour sa violence) ou qu’on n’y soit simplement pas considéré en tant qu’être (l’ensemble des communautés du non humain), l’État n’offre qu’un seul choix: tu te conformes ou tu meurs.

Pour Nietzsche, l’État n’est rien d’autre qu’une « mort pour les multitudes ».

Face à cet État garant de la mort, il semble alors rester un seul choix aux communautés qui optent pour la vie: tuons l’État. Et vive le vivant !

Éviction du campement Hochelaga au boisé Steinberg – via contrepoints.media

Le campement d’Hochelaga ou la cité des enfants perdus

18. Spéculation foncière, crise du logement et droits sociaux.

Discussion concernant les dynamiques de spéculation foncière, la crise du logement qui sévit au Québec et les droits sociaux avec Véronique Laflamme, porte-parole du FRAPRU, suivie d’un retour, par Carlos De Figueiredo, sur la soirée «enfance et décroissance» du collectif Québec en Décroissance.

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17. Violences systémiques, injustices sociales et révolution mentale

Discussion concernant les violences systémiques, la reproduction des injustices sociales et la révolution mentale avec Jade Bourdages, professeure à l’École de travail social – UQAM et membre du Centre de recherche sur les innovations sociales – CRISES, suivie d’un retour, par Roxy Russell, sur la soirée «art et décroissance» du collectif Québec en Décroissance.

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Québec inc. 2.0, ou la « siliconisation de la vallée du Saint-Laurent »

Sous l’épais nuage de fumée qu’est devenue la couverture médiatique de la pandémie de covid-19 s’opèrent des mutations socio-politiques, territoriales et structurelles qui sont très peu discutées: le Québec, comme l’ensemble des pays industrialisés, se numérise à une vitesse fulgurante et passe à l’ère des technologies de surveillance.

À ce jour, 23 «zones d’innovation» se déploient sur le territoire provincial.

À l’ombre des projecteurs, la Coalition Avenir Québec appuie sur l’accélérateur et implante une version numérique du rêve que poursuit François Legault depuis 2013: le «Projet Saint-Laurent».1

Récemment, Jonathan Durand Folco, professeur à l’Université Saint-Paul, qualifiait cette numérisation du Québec de «siliconisation de la vallée du Saint-Laurent». En effet, cette référence à la Silicon Valley californienne, ou encore au Sidewalk Labs de Toronto, illustre assez bien l’influence des GAFAM dans la logique organisationnel des espaces industriels 2.0 que sont les «zones d’innovation».

Et c’est en observant les détails d’une de ces zones qu’on saisit l’essence des mutations techno-industrielles qui s’opèrent, et ce qui les rapproche de la mégalomanie des GAFAM.

En ce sens, dans les «perspectives d’avenir» de la «Zone d’innovation Littoral Est» qu’impose aujourd’hui la Ville de Québec aux résident-es du quartier Maizerets, on peut lire les énoncés suivants : «surveillance des comportements des consommateurs en temps de restrictions» (p.56), «accroissement analytique des données massives » (p.56), «laboratoire d’expérimentation des technologies 5G» (p.56), «quartier d’essai des technologies 5G» (p.60), «zone surveillée en continu et connectée» (p.60) et «implication citoyenne éthique» (p.60).2

On peut dès lors s’interroger : pourquoi cet engouement pour les technologies de l’information? Qui sera responsable de définir «l’éthique» derrière l’utilisation de ces technologies? À quelles fins seront récoltées et utilisées les données? Qu’est-ce que tout cela implique pour les communautés locales?

On obtient déjà quelques éléments de réponse dans les documents d’appel à projet du gouvernement Legault.

En fait, les «zones d’innovation» ont pour objectif premier de stimuler le déploiement des hautes-technologies et «d’attirer des investissements pour la croissance et la hausse de la productivité des entreprises.»3

D’un point de vue formel et urbanistique, elles comptent «sur la présence d’infrastructures telles que des zones industrialo-portuaires, des pôles logistiques, des parcs technologiques et des parcs industriels».4

Par exemple, dans la région de Québec, c’est le Port de Québec qui se trouve au coeur de la «zone d’innovation Littoral Est» avec son projet Laurentia. Et l’importance des «zones d’innovation» pour la CAQ pourrait difficilement être mieux affirmée qu’avec la mise en relation du tramway et du 3e lien qui relie Québec à la Ville de Lévis qui prévoit également miser sur l’innovation pour relancer son économie.5

Parent. 2021. Les «Zones d’innovation» dans la région de Québec, le tramway et le 3e lien.

De plus, l’organisation de ces territoires techno-industriels sera entièrement dictée par un «conseil d’administration majoritairement constitué de représentants d’entreprises et sous la présidence d’un représentant du milieu des affaires de la région». 6

On devine donc que le déploiement des «zones d’innovation» est une nouvelle forme de privatisation de la vallée du Saint-Laurent basée sur la collecte de données massives (Big Data), or numérique du 21e siècle.

Ainsi, on implante des zones surveillées sur les territoires afin de permettre une collecte d’informations maximale par des entreprises privées; collecte massive qui permet de mieux comprendre, prédire et influencer le comportement des individus à des fins de marchandisation et de contrôle.

On peut donc grandement douter de l’éthique qui motive le déploiement des «zones d’innovation» et la gestion des données publiques, surtout en sachant que le ministre responsable de ces projets est Pierre Fiztgibbon ; ce même ministre qui veille, entre autres, à la commercialisation des données de la RAMQ et à la privatisation du «Panier Bleu».

Mais tandis que s’opère cette «siliconisation de la vallée du Saint-Laurent», un élément devient encore plus frappant : le gouffre abyssale qui sépare les mentalités colonisées par l’économie marchande que symbolise la CAQ et les réalités bio-climatiques liées à l’effondrement des écosystémiques planétaires (perte massive de biodiversité, appauvrissement généralisé des sols, réchauffement de la biosphère, montée des eaux, destruction des forêts, etc.)

En ce sens, il est clair que les mutations techno-industrielles annoncées par la CAQ s’inscrivent dans la continuité des logiques du capitalisme néo-libéral: extraction et mobilisation de métaux rares nécessaires à la fabrication des objets de haute-technologies, destruction des sols, spécialisation et hiérarchisation du travail, dépendance aux dynamiques impérialistes de la mondialisation, privatisation et métropolisation du territoire (urbanisation, spéculation et gentrification), déterritoritorialisation des pratiques culturelles (renforcement de l’emprise des écrans) et consommation massive d’énergie.

Il semble donc essentiel, au moment où émergent ces grandes mutations techno-capitalistes et où s’effondrent, simultanément, les écosystèmes qui supportent la vie sur terre, de nous interroger sur les conditions territoriales que nous léguons aux générations suivantes.

À Québec, depuis 2019, la Table citoyenne Littoral Est7 milite pour un littoral citoyen et propose, en opposition à ce déploiement techno-capitaliste, une perspective territoriale respectueuse des réalités sociales et bio-climatiques: renaturalisation des berges du Saint-Laurent, création de corridors écologiques (verts, bleus, bruns, noirs), espaces de permaculture et d’agro-foresterie, reterritorialisation des pratiques culturelles (artisanat et savoirs traditionnels), renforcement des communs dédiés au soin, au partage et à la collaboration, gouvernance citoyenne, mobilité active et collective, fiducie foncière d’utilité sociale et écologique, accès au logement pour tous, etc.8

Enfin, dans ce moment charnière de l’occupation territoriale et de sa planification, il semble essentiel de poser cette question fondamentale : «Que souhaitons-nous léguer aux générations suivantes : des zones de surveillance hyper-connectées ou des écosystèmes régénérés?»


  1. Les Affaires. 2020. Des zones porteuses pour le Québec. En ligne : https://www.lesaffaires.com/dossier/special-innovation/des-zones-porteuses-d-avenir-pour-le-quebec/621789
  2. Ville de Québec. 2020. Projet de Zone d’innovation Littoral Est. En ligne : https://www.ville.quebec.qc.ca/apropos/planification-orientations/amenagement_urbain/grands_projets_urbains/zone-innovation-littoral-est/docs/projet-de-zone-d-innovation-littoral-est.pdf
  3. Ministère de l’économie et de l’innovation. 2020. Guide de présentation d’un projet de Zone d’innovation. En ligne : https://www.economie.gouv.qc.ca/fileadmin/contenu/documents_soutien/zones_innovation/guide_projet_zones_innovation.pdf
  4. Ibid.
  5. FM93. 2021. PRIMEUR | Une zone d’innovation dans l’est de Lévis ? En ligne : https://www.fm93.com/nouvelles/politique/379863/primeur-une-zone-d-innovation-dans-l-est-de-levis
  6. Ministère de l’économie et de l’innovation. 2020. Guide de présentation d’un projet de Zone d’innovation.
  7. Table citoyenne Littoral Est. En ligne: http://www.littoralcitoyen.org
  8. Table citoyenne Littoral Est. 2020. Plaidoyer pour Littoral Est écologique, social et économique. En ligne : https://e473d177- 9b3a-41c5-986d-def413ffe500.filesusr.com/ugd/822e28_f508861f51724376bb3186a5558bbc5a.pdf

15. Big data, capitalisme de surveillance et « siliconisation » du Québec

Discussion concernant la collecte massive du Big date, l’émergence du capitalisme de surveillance et la «siliconisation du Québec» avec Jonathan Durand Folco, professeur à l’École d’Innovation Sociale de l’Université Saint-Paul à Ottawa, suivie d’une présentation de Clément Frayssinous du collectif Québec en Décroissance concernant la place du mensonge dans les sociétés capitalistes.

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Laurentia sera carboneutre?

Vous avez bien lu: Laurentia sera carboneutre. Du moins, c’est ce qu’affirmait hier l’administration portuaire de Québec (APQ) à la suite du dépôt de ses nouveaux documents à l’agence d’évaluation d’impact du Canada (AEIC).

Mais il semble assez improbable, voire ridicule, de penser qu’un port, composante industrielle vouée aux échanges mondialisés d’un flux de marchandises, puisse être carboneutre. Comment, alors, l’APQ arrive-t-elle à affirmer une telle chose?

C’est en consultant « l’analyse de carboneutralité » déposée hier par le Port de Québec à l’AEIC qu’on saisit tout le niveau d’abstraction derrière cette affirmation.

D’abord, comment l’APQ explique-t-elle la « neutralisation » des émissions de GES occasionnées par l’ensemble du cycle de vie matériel des marchandises qui seront acheminées annuellement dans 700 000 conteneurs vers le terminal Laurentia?

Simple: elle n’en tient pas compte.

En fait, dans son analyse, le Port de Québec se concentre sur « les limites de propriété du nouveau terminal » et évacue, par le fait même, tous les impacts occasionnés par la raison d’être de Laurentia: un équipement industrialo-portuaire inscrit dans un système d’échange mondialisé. Ainsi, en faisant abstraction d’une de ses principales réalités – celle du cycle de vie énergivore et polluant des marchandises –, l’APQ fait miroiter un projet d’agrandissement portuaire d’une portée écologique aux apparences limitées.

Évidemment, le transport maritime international est aussi effacé de la zone concernée par les visées de « carboneutralité ». En ce sens, l’APQ limite les émissions considérées dans son analyse à celles qui surviennent « à l’intérieur de l’arrondissement de La Cite-Limoilou », comme si les écosystèmes planétaires affectés par l’activité portuaire de Laurentia se limitaient, eux aussi, à cette zone administrative. Les impacts associés aux échanges transcontinentaux tombent donc dans les limbes juridiques de la mondialisation.

Ensuite, comment l’APQ arrive-t-elle à « neutraliser » les GES qui seront engendrés par les centaines de camions et de trains qui circuleront quotidiennement dans les quartiers centraux de Québec?

D’abord, elle prétend que 90% des transports s’effectueront par trains et 10% par camions, ce qui, en soit, est une distorsion totale de la réalité des transports au Québec qui se rapproche davantage du 40% par trains et 60% par camions. Espérer une part ferroviaire de 90% relève donc d’un changement de paradigme total, ou d’un miracle. Dans les deux cas, ça ne relève pas du Port de Québec.

De plus, l’APQ promet « d’identifier des opportunités pour électrifier les flottes de transports ». Ce sont beaucoup de mots pour dire que l’administration portuaire n’a aucune autorité sur les compagnies de transports qui convergeront vers le terminal Laurentia.

Enfin, il faut comprendre que malgré toute cette gymnastique intellectuelle, le projet Laurentia occasionnera l’émission de plus de 350 000 tonnes éq. de CO2 d’ici 2036. Ces quelques 350 000 tonnes se retrouveront donc dans l’air déjà vicié des quartiers centraux de Québec et réchaufferont, par la suite, l’atmosphère terrestre. Mais l’APQ nous rassure : elle plantera quelques arbres pour compenser 50 000 tonnes de CO2 !

Figure 1. Émissions de GES pour les 12 premières années d’exploitation de Laurentia. Source: Port de Québec

Ainsi, après avoir soustraites ses principales sources d’émission de GES de l’équation, falsifié la réalité des transports du Québec, omis ce qu’elle ne contrôle pas, émis une quantité importante de GES dans l’air et planté quelques arbres pour compenser une infime part de ses activités, Laurentia sera carboneutre.

Hier, suite au dépôt des nouveaux documents à l’AEIC, l’arrogance du Port de Québec a atteint de nouveaux sommets. Et la contorsion de ses discours rappelle de plus en plus l’ironie orwellienne.

Le transport maritime sera bon pour les écosystèmes marins. L’activité industrielle sera bénéfique pour la qualité de l’air. Laurentia sera carboneutre.

Comme l’écrivait Orwell, « [l]a guerre, c’est la paix. La liberté, c’est l’esclavage. L’ignorance, c’est la force. »

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12. Entreprise-monde, décroissance et communs


Discussion concernant l’hégémonie de l’entreprise-monde, les besoins de décroissance face à la finitude planétaire et l’organisation des communs, avec Yves-Marie Abraham du HEC Montréal et du groupe de recherche POLÉMOS, suivie d’une présentation de la notion de «zone à défendre» (ZAD) par Florian Burkhard du collectif Québec en décroissance.

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09. High-tech, low-tech et convivialité

Discussion concernant les technologies «high-tech», les techniques «low-tech» et la convivialité avec Max Pinsard, membre du Low-tech lab de Montréal, suivie d’une chronique d’Audrey Broggini du collectif Québec en Décroissance concernant nos relations au temps et aux dynamiques de partage.

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