19. Cinéma, prédation humaine et diversité culturelle


Discussion concernant la symbolique au cinéma, la prédation humaine et la diversité culturelle, avec Justice Rutikara, cinéaste québécois d’origine rwandaise, suivie d’une présentation de la thèse de Timothée Parrique par Clément Lumière du collectif Québec en Décroissance.


Apple Podcast
À nous la terre – CKIA 88,3 FM

Tuons l’État

L’État: ce rouleau compresseur qui tend à anéantir la vie et tout ce qui ne se conforme pas à son existence médiocre. Organiser, soumettre, séparer, contrôler, asservir, dominer et tuer; voilà ce qu’est le rôle de l’État.

Qu’on soit en marge du système, qu’on le rejette violemment (pour sa violence) ou qu’on n’y soit simplement pas considéré en tant qu’être (l’ensemble des communautés du non humain), l’État n’offre qu’un seul choix: tu te conformes ou tu meurs.

Pour Nietzsche, l’État n’est rien d’autre qu’une « mort pour les multitudes ».

Face à cet État garant de la mort, il semble alors rester un seul choix aux communautés qui optent pour la vie: tuons l’État. Et vive le vivant !

Éviction du campement Hochelaga au boisé Steinberg – via contrepoints.media

Le campement d’Hochelaga ou la cité des enfants perdus

17. Violences systémiques, injustices sociales et révolution mentale

Discussion concernant les violences systémiques, la reproduction des injustices sociales et la révolution mentale avec Jade Bourdages, professeure à l’École de travail social – UQAM et membre du Centre de recherche sur les innovations sociales – CRISES, suivie d’un retour, par Roxy Russell, sur la soirée «art et décroissance» du collectif Québec en Décroissance.

Apple Podcast
À nous la terre – CKIA 88,3 FM

Abolir la propriété privée

«On semble en somme incapables de penser au-delà du cadre marchand, à l’intérieur duquel on oppose nécessairement les propriétaires et les locataires ; incapables de penser la ville comme un milieu de vie et le logement comme un droit. On se cramponne plutôt à l’idée que l’immobilier est une source d’enrichissement légitime pour les propriétaires, et une faveur consentie aux locataires. Le logement est pourtant un enjeu de participation démocratique et de dignité humaine. Et tant qu’on acceptera d’en parler comme d’un objet d’investissement, et d’aborder le prix des loyers comme celui de n’importe quel bien, il sera impossible de régler la crise du logement et d’offrir des conditions de vie décentes au plus grand nombre.»

Dans cet article, Aurélie Lanctôt soulève un problème structurel persistant qui mérite d’être approfondi et remis en cause : le rapport fondamental que nous entretenons avec le territoire; celui de la propriété privée, de la «possession» du monde. Pour certaines cosmogonies autochtones, la terre ne nous appartient pas; c’est nous qui appartenons à la terre. Cette relation renverse complètement nos rapports au vivant et, plutôt que de suggérer une domination de l’humain sur l’ensemble des communautés biotiques, elle positionne l’humain comme partie intégrante des écosystèmes complexe constituant Gaïa.

À ce sujet, «l’aménagement du territoire» obéit à des logiques de domination perpétuées depuis des siècles par l’entité légale qu’est la «propriété privée»; une construction anthropique qui accentue systématiquement les inégalités en opposant les propriétaires aux occupants, l’activité lucrative à celle dite non lucrative. Le problème structurel est alors que l’ensemble des réglementations sont constituées de manière à favoriser les projets privés à but lucratif.

En ce sens, promoteurs, commerçants, entreprises, restaurateurs, et particuliers (privilégiés) accèdent sans problème à la propriété privée puisque le modèle organisationnel leur permet de faire fructifier leurs investissements, soit par la vente de produits à profit, soit par les processus de spéculation qui engendrent une élévation perpétuelle de la valeur marchande des terrains.

Or, dès qu’un organisme ou un individu s’inscrit dans un objectif ou une mission à but non lucratif (le soin, le partage, la collaboration, la régénération, l’autonomisation, etc.), il est systématiquement désavantagé puisqu’il ne répond pas aux impératifs économiques du marché, c’est-à-dire la création infinie de valeur économique «marchandisable». Il doit alors se plier à la dictature des propriétaires terrestres et des politiques qui les avantagent.

Pour relancer Mme Lanctôt, on pourrait affirmer que tant et aussi longtemps que les entités légales prédominantes qui nous rattachent au territoire sont des propriétés privées, nous serons complètement à la merci des logiques spéculatives et donc, de ceux qui possèdent le plus de Capital.

Si nous souhaitons réellement remédier à ces problèmes structurels et envisager un rétablissement social et écologique, abolissons la propriété privée et favorisons des modes d’occupation territoriaux sans but lucratif voué aux pratiques régénératrices.

Vers une ville du vivant

NATURE ET CULTURE

Les milieux bâtis matérialisent les rapports qu’entretiennent les humains avec le monde. Ils révèlent nos relations au territoire, nos interactions à la matière, nos systèmes de croyances, nos formes d’organisation sociales. Comme le disait Winston Churchill : « We shape our buildings; thereafter they shape us ». La ville que nous façonnons conditionne nos comportements qui, à leur tour, organisent la ville dans une relation dialectique. En apparence vertueuse et destinée à placer l’humain « au coeur » de son propre univers, cette réalité dissimule une relation écocidaire puisant ses racines dans les profondeurs de la culture occidentale.

Depuis l’Antiquité, la ville est considérée par l’esprit gréco-romain comme étant le refuge de l’humain, une clairière¹, entourée d’une nature étrangère, sauvage, hostile ou décorative. En ce sens, les manières de concevoir, de bâtir et d’habiter les milieux anthropiques exigent une déforestation et, par le fait même, une destruction massive des écosystèmes que les milieux forestiers abritent. Cet héritage culturel selon lequel l’humain externalise et domine le vivant mérite d’être profondément remis en cause alors que nous vivons une 6e extinction de masse exacerbée par l’activité humaine.

La crise climatique, la perte de biodiversité et l’émergence d’un discours favorable au « retour de la nature en ville » obligent un transformation profonde des pratiques liées à l’occupation territoriale. Il est alors tout à fait légitime d’interroger ce que nous désignons par le concept de « nature » et voir comment cette dernière peut émerger dans les milieux anthropiques. Plus encore, par quels moyens l’activité humaine peut-elle contribuer à son renforcement ?

Le ralentissement mondial imposé par la pandémie de la COVID-19 présente une réelle occasion de réfléchir et d’imaginer la ville de demain; un milieu basé sur une culture de l’entraide dans lequel l’humain participe à la régénération des écosystèmes et cohabite intégralement avec le vivant.

Nous survolerons donc, rapidement, l’évolution de la relation entre ville et nature à travers des représentations qui, au fil du temps, illustrent les mutations de notre rapport au monde et prépare pour l’émergence d’une « ville du vivant ».

mp11058a
Le milieu anthropique isolé de la nature.
Plan de Rome, 1574
LA VILLE ESTHÉTIQUE

Dans la Rome antique du Ier siècle existait la locution rus in urbe, la campagne dans la ville, pratique de verdissement associée à la beauté et aux espaces luxuriants destinés aux empereurs. Dans la même veine, au XVIIe siècle, le square londonien était reconnu pour « l’ornement, le plaisir, le délice ». Dès lors, les concepteurs de ces lieux cherchaient à créer « l’illusion » de la campagne en ville par l’intégration d’une nature domestiquée.

Encore à ce jour, la présence de végétation dans les milieux urbanisés est largement associée à la richesse et la désirabilité. Il n’y a qu’à penser aux boulevards urbains de prestige ou encore aux arbres matures qui ornementent les quartiers aisés comme Sillery, Outremont et Westmount. La corrélation positive entre la canopée des quartiers centraux et le niveau socioéconomique des résidents démontre en partie l’appréciation esthétique associée à un « quartier vert ». Dans l’imaginaire collectif, la présence d’arbres et d’espaces végétalisés signifie des activités de plaisance, une ambiance champêtre ou un pique-nique estival.

Au-delà de sa valeur esthétique, la végétation sert aussi, sous le règne anthropique, de dispositif urbanistique permettant le renforcement d’une distinction sociale, le maintien d’une ségrégation spatiale, ou le camouflage d’une réalité jugée indésirable. Pensons à la marge avant qui sépare l’Assemblée nationale de la population, au boisé qui isole le campus de l’Université Laval de la ville, aux arbres qui dissimulent les cours arrières sur le boulevard Charest ou à la bande forestière qui cache une banlieue générique dans les paysages autoroutiers du Québec. Dans l’espace anthropocentrique, le végétal masque le spectacle de la domination de l’humain sur l’humain ; il détourne les regards et apaise les consciences.

ThMallWashington_DC-plan1915-2
L’espace végétal comme symbole de puissance.
National Mall, Washington, D.C., 1915
LA VILLE À ÉCHELLE HUMAINE

Concurremment, dans la ville moderne d’Amérique du Nord, l’hégémonie du transport routier a fait naître une forme urbaine diffuse et peu conviviale ; une ville recouverte de surfaces asphaltées et bétonnées, dominée par la propriété privée et érodée par les usages polluants de la voiture. En moins d’un siècle, l’expansion rapide de cette occupation territoriale, combinée à l’agriculture et la foresterie industrielle, ont anéanti les terres fertiles et les milieux forestiers qui assuraient respectivement la souveraineté alimentaire des noyaux de peuplement historiques et l’habitat d’une faune et d’une flore indigène.

Par exemple, entre 1948 et 2018, la superficie du territoire urbanisé de la ville de Québec s’est multipliée par 12 alors que la population n’a même pas triplé. Après plus de 70 ans d’urbanisation diffuse, la banlieue-dortoir, pour laquelle habiter « près de la nature » implique de la ravager, est devenue le lieu de résidence de plus de 70% des citoyen-nes de la municipalité. Au Canada, ce sont 86% des habitant-es qui vivent à l’extérieur des « noyaux urbains actifs » permettant un quotidien basé sur les transports actifs et collectifs. En d’autres termes, une prison maintenant captif les habitant-es d’une dépendance à la voiture et des carburants qui l’alimentent a été crée au détriment de la vie grâce à un gaspillage historique de terres fertiles.

Face à ces constats et surtout, en réponse à la dépendance automobile, plusieurs spécialistes de l’aménagement prônent la ville à l’échelle humaine. Densifier les milieux bâtis pour rapprocher les gens, faire ses emplettes à distance de marche et vivre une vie affluente, aisée et divertie, c’est ce que nous souhaite cette tendance. Les arbres servent quant à eux à embellir le paysage urbain et agrémenter l’espace public.

Certes appréciable pour sa sensibilité à la proximité physique des corps, son emprise limitée sur le territoire et sa réponse face aux problématiques liées aux usages de la voiture, l’échelle humaine néglige toutefois la principale victime de l’anthropocène : la biodiversité. Les problématiques liées à la destruction des écosystèmes persistent dans les discours qui se présentent comme remèdes à l’étalement urbain. En ce sens, la sémantique de la ville « humaine » rejette encore et toujours les principes fondamentaux du vivant relatif à l’entraide entre espèces. Par cette conception de la ville, l’humain se positionne au centre de l’urbis (et de son hubris), alors que la nature n’est qu’un agrément du même ordre qu’un mobilier urbain, un trottoir ou une chaussée; la faune et la flore n’étant qu’accessoires.

La ville esthétique dissimule une évacuation massive des relations entre vivants, tandis que l’échelle humaine reflète les problèmes relatifs à l’anthropocène, c’est-à-dire l’humain comme seule et unique mesure de l’aménagement des milieux de vie.

De la ville automobile à la ville à échelle humaine. L’arbre comme agrément urbain, déplaçable et replaçable à notre guise.
Peter Calthorpe et William Fulton, 2001.
LA VILLE BÉNÉFIQUE

Aujourd’hui, dans le contexte des bouleversements écologiques, le monde végétal apparaît comme une bouée de sauvetage pour l’humanité. En effet, les études exposant les bénéfices de « l’espace vert » sur l’humain se multiplient : facilitation de l’activité physique, relaxation, réduction du stress, filtration des polluants atmosphériques et sonores, diminution des îlots de chaleur, gains sur la santé publique, augmentation du sentiment de bien-être, etc.

Les surfaces végétalisées sont maintenant largement considérées pour leurs apports sanitaires, mais aussi économiques. À cet effet, de nombreuses études suggèrent d’attribuer une valeur monétaire aux arbres, aux « infrastructures vertes » ainsi qu’aux milieux humides. Dans cette vision, la complexité du vivant est réduite à un vocabulaire technocratique. On ajoute la « nature » à la liste des « équipements » à déployer par une équipe de gestionnaires. On parle de « services écosystémiques » pour qualifier « les multiples avantages que la nature apporte à la société ». On achète des arbres pour compenser des activités polluantes et on intègre simplement la végétalisation et la canopée dans une « trousse d’outils de planification » contribuant à la santé publique, à l’économie de coûts et, plus largement, au bien-être humain. Bref, la nature, les végétaux et les qualités territoriales sont, dans une telle approche, considérés comme un moyen d’amélioration de la condition humaine.

D’une certaine manière, cet engouement pour le verdissement est réjouissant puisque de nombreux végétaux sont plantés et des municipalités adoptent des mesures concrètes pour favoriser l’intégration d’une biodiversité. Toutefois, le problème fondamental de ces pratiques émergentes — la domination de l’humain sur la nature — persiste, tant physiquement que symboliquement. À travers une lunette pragmatique, on tente simplement de répondre à la question suivante : comment la nature peut-elle offrir des services économiques, écologiques ou sanitaires à l’humain? Le tout, sans jamais remettre en cause le sens de nos interactions aux écosystèmes et au monde.

Et si, en partant du fait que le caractère nocif de l’activité humaine est responsable d’une 6e extinction de masse, nous inversions plutôt la réflexion et les pratiques qu’elle sous-tend : comment l’activité humaine peut-elle contribuer au renforcement des écosystèmes? Un tel questionnement renverse profondément la responsabilité de l’humain face à la nature. Et nous croyons qu’il devrait être à la base d’un changement de paradigme permettant une transformation radicale des pratiques culturelles et conduisant à l’émergence d’un rapport de soin et d’empathie de l’humain face au vivant. Mais comment cette nouvelle prémisse peut-elle se traduire en termes d’occupation territoriale?

LA VILLE DU VIVANT

Comme le révèle la multiplication des bouleversements écologiques et la décroissance aujourd’hui imposé par la COVID-19, nous sommes à la fin d’un cycle civilisationnel basé sur l’abstraction des réalités du monde. Pour Pablo Servigne et Gauthier Chapelle, « l’âge de l’entraide doit donc commencer dès maintenant, à tous les niveaux et de manière anticipée […] ». Et en évoquant « l’entraide », les deux biologistes réfèrent à la complémentarité et l’interdépendance essentielles des différentes espèces vivantes ; une co-évolution tout simplement vitale et trop complexe pour être « contrôlée », comprises ou évacuée par l’humain.

Il est alors essentiel de redéfinir les milieux anthropiques comme parties intégrantes et intégrées d’une nature complexe, et non comme composantes externes d’une nature étrangère. À partir de l’occupation territoriale héritée, nous devons impérativement travailler à l’effacement des séparations, physiques et historiques, qui évacuent l’établissement humain des relations écosystémiques et accepter, voire désirer, une perte de « contrôle » sur la nature.

Pour ce faire, un premier exercice pourrait être de répertorier les lignes de subsistance du territoire, soit les conditions fondamentales ayant historiquement permis la cohabitation des espèces et étant aujourd’hui propices au retour d’une biodiversité indigène : climat, hydrographie, géomorphologie, foresterie, etc. À partir de ces réalités territoriales, comment l’établissement humain peut-il contribuer à leur régénération ?

En travaillant conjointement au renforcement des écosystèmes locaux, à la récupération des secteurs délaissés et à la décroissance des milieux humanisés, il devient possible d’organiser un réseau écosystémique complet servant de nervure aux milieux bâtis et d’accroche pour la redéfinition d’un nouveau rapport au monde : reterritorialisation des pratiques culturelles selon les réalités biophysiques régionales, corridors écologiques assurant la continuité écosystémique, réseaux permactulturels et agroforestiers favorables à l’émergence d’une faune et d’une flore indigène, renaturalisation des berges, transformations des friches hydro-électriques en forêts nourricières, conversion des espaces dédiés à la voiture en niches de biodiversité, déminéralisation des surfaces de bitumes, etc.

À l’époque de la dégradation écologique, les actions de verdissement, soutenues par une mobilisation des communautés locales, devraient viser la régénération des sols et de leur microbiologie, la création d’habitats et de conditions favorables aux espèces indigènes ainsi qu’une vision de l’habitation territoriale axée et sur les interactions significatives entre citoyens et nature.

Pour le domaine de l’aménagement, il s’agit d’un réel défi de composer (et laisser-aller) avec une multiplicité renouvelée de perspectives. Effectivement, les interactions à potentialiser sont considérables et ne peuvent pas être entièrement planifiées. C’est pourquoi une portion de l’espace urbain écosystémique peut être réfléchie (plantation de forêts nourricières, conversion de rues en corridors écologiques ou implantation de réseaux permaculturels), alors qu’une autre devrait être laissée dans des conditions d’émergence (auto-organisation, tonte sélective et contrôle des espèces exotiques envahissantes).

Au final, le ralentissement occasionné par la crise de santé publique actuelle doit alimenter la réflexion et, éventuellement, soutenir l’action. Sans transformations radicales des pratiques culturelles, nous léguerons aux générations suivantes une condition humaine fragilisée et peu résiliente face aux grands bouleversements climatiques.

Pour comprendre le rôle essentiel de la biodiversité, cette dernière doit systématiquement intégrer les discours, les mentalités et les milieux de vie. D’une ville à l’échelle humaine, anthropocentrique, érigeons une ville à l’échelle du vivant, anthropo-biocentrique, dans laquelle l’humain prend soin du territoire et des espèces avec lesquelles il cohabite.

20-03-24_DufferinAvant
La ville anthropocentrique : secteur autoroutier Dufferin-Montmorency dans Limoilou.
Photo : Simon Parent 2018
20-03-24_DufferinApres
La ville anthropo-biocentrique permettant une cohabitation du vivant.
Nature Québec 2020

avecPhilippe-Daniel Deshaies
pour Nature Québec