Laurentia sera carboneutre?

Vous avez bien lu: Laurentia sera carboneutre. Du moins, c’est ce qu’affirmait hier l’administration portuaire de Québec (APQ) à la suite du dépôt de ses nouveaux documents à l’agence d’évaluation d’impact du Canada (AEIC).

Mais il semble assez improbable, voire ridicule, de penser qu’un port, composante industrielle vouée aux échanges mondialisés d’un flux de marchandises, puisse être carboneutre. Comment, alors, l’APQ arrive-t-elle à affirmer une telle chose?

C’est en consultant « l’analyse de carboneutralité » déposée hier par le Port de Québec à l’AEIC qu’on saisit tout le niveau d’abstraction derrière cette affirmation.

D’abord, comment l’APQ explique-t-elle la « neutralisation » des émissions de GES occasionnées par l’ensemble du cycle de vie matériel des marchandises qui seront acheminées annuellement dans 700 000 conteneurs vers le terminal Laurentia?

Simple: elle n’en tient pas compte.

En fait, dans son analyse, le Port de Québec se concentre sur « les limites de propriété du nouveau terminal » et évacue, par le fait même, tous les impacts occasionnés par la raison d’être de Laurentia: un équipement industrialo-portuaire inscrit dans un système d’échange mondialisé. Ainsi, en faisant abstraction d’une de ses principales réalités – celle du cycle de vie énergivore et polluant des marchandises –, l’APQ fait miroiter un projet d’agrandissement portuaire d’une portée écologique aux apparences limitées.

Évidemment, le transport maritime international est aussi effacé de la zone concernée par les visées de « carboneutralité ». En ce sens, l’APQ limite les émissions considérées dans son analyse à celles qui surviennent « à l’intérieur de l’arrondissement de La Cite-Limoilou », comme si les écosystèmes planétaires affectés par l’activité portuaire de Laurentia se limitaient, eux aussi, à cette zone administrative. Les impacts associés aux échanges transcontinentaux tombent donc dans les limbes juridiques de la mondialisation.

Ensuite, comment l’APQ arrive-t-elle à « neutraliser » les GES qui seront engendrés par les centaines de camions et de trains qui circuleront quotidiennement dans les quartiers centraux de Québec?

D’abord, elle prétend que 90% des transports s’effectueront par trains et 10% par camions, ce qui, en soit, est une distorsion totale de la réalité des transports au Québec qui se rapproche davantage du 40% par trains et 60% par camions. Espérer une part ferroviaire de 90% relève donc d’un changement de paradigme total, ou d’un miracle. Dans les deux cas, ça ne relève pas du Port de Québec.

De plus, l’APQ promet « d’identifier des opportunités pour électrifier les flottes de transports ». Ce sont beaucoup de mots pour dire que l’administration portuaire n’a aucune autorité sur les compagnies de transports qui convergeront vers le terminal Laurentia.

Enfin, il faut comprendre que malgré toute cette gymnastique intellectuelle, le projet Laurentia occasionnera l’émission de plus de 350 000 tonnes éq. de CO2 d’ici 2036. Ces quelques 350 000 tonnes se retrouveront donc dans l’air déjà vicié des quartiers centraux de Québec et réchaufferont, par la suite, l’atmosphère terrestre. Mais l’APQ nous rassure : elle plantera quelques arbres pour compenser 50 000 tonnes de CO2 !

Figure 1. Émissions de GES pour les 12 premières années d’exploitation de Laurentia. Source: Port de Québec

Ainsi, après avoir soustraites ses principales sources d’émission de GES de l’équation, falsifié la réalité des transports du Québec, omis ce qu’elle ne contrôle pas, émis une quantité importante de GES dans l’air et planté quelques arbres pour compenser une infime part de ses activités, Laurentia sera carboneutre.

Hier, suite au dépôt des nouveaux documents à l’AEIC, l’arrogance du Port de Québec a atteint de nouveaux sommets. Et la contorsion de ses discours rappelle de plus en plus l’ironie orwellienne.

Le transport maritime sera bon pour les écosystèmes marins. L’activité industrielle sera bénéfique pour la qualité de l’air. Laurentia sera carboneutre.

Comme l’écrivait Orwell, « [l]a guerre, c’est la paix. La liberté, c’est l’esclavage. L’ignorance, c’est la force. »

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13. Énergie, consommation et techno-capitalisme

Présentation des travaux de Jean-Marc Jancovici concernant l’énergie et l’exploitation de ressources par Michaël Gosselin, survol du projet techno-capitaliste de la Zone d’innovation Littoral Est et relance des activités du collectif Québec en décroissance par Carlos De Figueiredo.

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10. Agrandissement portuaire, zone d’innovation et lutte citoyenne


Discussion concernant l’expansion du Port de Québec, la Zone d’innovation Littoral Est et la lutte Pour un littoral citoyen avec Marie-Hélène Deshaies, co-fondatrice de la Table citoyenne Littoral Est, suivie d’une chronique traitant des politiques municipales de participation publique par Clément Frayssinous du collectif Québec en Décroissance.

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Réalisme, utopie et régénération

Ces dernières années, j’ai beaucoup entendu parler des notions «d’utopie» ou de «réalisme».

Selon plusieurs, les aménagements proposés par Québec, ville résiliente seraient une perspective «utopique» (alors que j’aurais tendance à croire, avec un peu de recul, qu’ils exacerbent certains problèmes civilisationnels, donc qu’ils se rapprocheraient plus de la dystopie). Pour d’autres, l’idée d’implanter un parc dédié à la régénération des écosystèmes à la place du Port de Québec serait «irréaliste».

Au niveau des dynamiques d’occupation territoriales, il semble alors essentiel d’interroger, collectivement, les cadres qui définissent nos réalités, et plus largement, ce que nous jugeons comme étant «raisonnable» ou «acceptable», en tenant compte, évidemment, de l’extermination du vivant et du ravage des écosystèmes occasionnés par l’activité humaine à l’échelle planétaire.

En ce sens, nous jugeons acceptables, collectivement, l’agrandissement des autoroutes, la domination de l’automobile (et du bitume qui lui permet de rouler), l’élévation perpétuelle des privilèges de la bourgeoisie et des classes «moyennes», l’accumulation infinie du capital au détriment de la vie, le développement du territoire par des promoteurs (et les laquais qui les servent docilement), l’ouverture de nouvelles usines, l’omniprésence de multinationales et de publicités, la consommation de masse, l’obsolescence des objets, la monoculture des sols, l’intoxication des aliments, l’appauvrissement des terres, le remblai des milieux humides, l’abattage des forêts et l’hécatombe des communautés du vivant.

Mais nous jugeons «irréaliste» de planifier des espaces de régénération pour la biodiversité. Cela en dit long sur l’ampleur de la maladie qui gangrène aujourd’hui le monde «civilisé».

Bref, à Québec, si l’on compare le projet portuaire Laurentia avec certaines propositions élaborées dans le cadre du concours universitaire organisé par la Table citoyenne Littoral Est, il ne semble pas plus «utopique» de remblayer une partie du fleuve Saint-Laurent pour y implanter une infrastructure dédiée au transport international des marchandises (et de renforcer l’ensemble des mécanismes d’exploitation et de destruction qu’un tel système mondialisé sous-tend) que d’ériger un parc dédié à la régénération des écosystèmes en bordure du littoral.

Au contraire, d’un point de vue strictement rationnel, si l’on donnait ce choix à n’importe qui de moindrement conscient, il apparaitrait comme complètement insensé d’opter pour l’infrastructure industrialo-portuaire. Pourtant, c’est le choix que nous jugeons «acceptable» à la Ville de Québec, alors qu’on tente de faire croire aux citoyen·nes que toute autre perspective n’est rien d’autre qu’une «utopie».

Mais rappelons simplement qu’il s’agit d’un choix. Un choix collectif qui reflète à la fois le caractère limité de nos esprits profondément colonisés par l’économie marchande, notre manque de créativité et notre dépendance à des modes d’existence consuméristes reposant sur la destruction du monde et l’exploitation des plus vulnérables.

Dans ce contexte, imaginons les alternatives possibles, sortons les éléments cancérigènes de nos milieux de vie, bloquons le Port de Québec, radicalisons nos pratiques culturelles, refusons toutes formes de domination par des entreprises privées et approprions-nous le territoire dans une perspective de régénération écosystémique et sociale.

État actuel des berges de Québec: infrastructures industrialo-portuaires, autoroute et industries.

Le temps est écoulé, Laurentia doit couler

L’analyse du projet d’agrandissement portuaire de Québec par l’agence d’évaluation d’impact du Canada (AEIC) est en cours depuis 5 ans. Lors des consultations publiques, de novembre à décembre 2020, près de 700 commentaires ont été déposés à l’AEIC par des organismes et citoyen.ne.s. À la suite de cette étape cruciale, l’Administration portuaire de Québec (APQ), promoteur du projet faisant l’objet de l’évaluation, a demandé à l’agence fédérale de reporter le dépôt de son rapport final. Le 8 janvier 2021, cette demande d’extension était accordée par l’AEIC. Nous, membres de la table citoyenne Littoral Est, voyons dans cette décision une entorse importante au processus démocratique et croyons que le manque de temps exprimé par l’APQ n’est rien d’autre que le fruit de sa propre négligence.

Huit ans. C’est le nombre d’années qui séparent le premier recours collectif de l’initiative citoyenne de vigilance du Port de Québec de la production du rapport provisoire concernant le projet Laurentia par l’AEIC.

Huit ans. C’est le temps qu’a eu l’administration portuaire de Québec (APQ) pour améliorer ses
installations suite aux mobilisations citoyennes dans Limoilou, exaspérées par la poussière rouge polluant l’air des quartiers centraux.

Huit ans. C’est la période qu’avait l’APQ pour démontrer aux citoyen.ne.s qu’elle était sensible aux enjeux relatifs à la santé publique et à la qualité de l’environnement.

Huit ans. C’est presque une décennie consacré par l’APQ au mépris des citoyen.ne.s, à la pollution des quartiers densément peuplés et au financement d’une propagande dédiée à l’expansion des activités cancérigènes du Port de Québec : Beauport 2020 et aujourd’hui Laurentia.

Après huit ans d’insouciance, c’est le 23 décembre, l’avant-veille de Noël, à l’aube des élections fédérales et quelques semaines avant la publication du rapport final de l’AIEC que l’APQ demande à l’agence fédérale de reporter le dépôt de son évaluation d’impact sous prétexte que « l’échéancier actuel ne lui permettra pas d’inclure toutes les informations ». Autrement dit, l’APQ prétend avoir manqué de temps.

Mais où était l’APQ pendant toutes ces années? Elle savait que ses activités soulevaient la grogne populaire et qu’elles exerçaient une pression sur la santé publique et l’environnement. Elle avait tout le temps nécessaire pour produire des études environnementales, faire des démonstrations sérieuses et améliorer ses installations. Pourtant, elle a choisi de se mettre la tête dans le sable et d’enfoncer son agrandissement portuaire dans la gorge des citoyen.ne.s à grands coups de propagande mensongère, de partenariats douteux et de lobbyisme. Maintenant, à la dernière seconde, elle demande un délai supplémentaire parce qu’il lui manque du temps!?

Enfin, les huit années passées auront suffi pour comprendre que toute activité supplémentaire de l’APQ à Québec sera une nuisance pour les habitant.e.s et l’écologie. Et son projet, comme ses démarches, n’a rien d’acceptable. La demande de prolongement ne visent désormais qu’à faire de Laurentia un enjeu électoral qui divisera les conservateurs, le Bloc québécois, le NPD et les libéraux. Mais venons-en à l’évidence : Laurentia tombe à l’eau. Et, comble de l’ironie, ce ne sont pas les citoyen.ne.s qui en auront eu raison, mais bien le mépris pathologique de l’APQ pour les réalités du monde que sont les habitant.e.s du territoire, leur santé et celle des écosystèmes.

Huit ans. Le temps est maintenant écoulé. Laurentia doit couler.

– Table citoyenne Littoral Est

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L’Université Laval, complice d’un écocide ?

Le 31 août dernier, un communiqué de la Ville de Québec présentait les détails du projet d’agrandissement de la zone portuaire Laurentia et du développement du secteur Littoral Est, situé entre Limoilou, Maizerets et Beauport. On y confirmait notamment un partenariat entre la Ville de Québec, l’Université Laval, la Chambre de commerce et d’industrie de Québec et le Port de Québec.

À bien des égards, nous croyons qu’une telle complicité entre une institution publique, comme l’Université Laval et certains promoteurs ou industries du secteur privé, est inacceptable.

À ce jour, les activités industrielles entourant le secteur portuaire occasionnent plus d’inquiétudes et de destructions écosystémiques qu’autre chose, et aucune recherche scientifique sérieuse ne tend à nous rassurer.

Dans le dernier Inventaire québécois des émissions de gaz à effet de serre, on constate que les transports constituent 43,3 % des émissions globales du Québec, la seconde place étant occupée par l’industrie à 30,5 %. Cela signifie que le transport des marchandises ainsi que l’ensemble des processus industriels liés à l’extraction, la manutention et la transformation des matières qui convergent au Port de Québec augmenteraient significativement les émissions dans des secteurs d’activités – déjà parmi les plus nocifs de la province – dont le bilan doit, au contraire, s’améliorer. En d’autres termes, ce point de convergence d’une industrie mondialisée contribue à l’intoxication de l’air ambiant et à l’exacerbation des déséquilibres climatiques. Le projet Laurentia, quant à lui, augmentera la capacité de transit vers le port, sans considération pour ces impacts écologiques.

De plus, l’activité portuaire détruit les écosystèmes marins du Saint-Laurent, notamment en menaçant l’habitat des bars rayés et des bélugas et, comme le souligne SOS Port de Québec, l’équivalent de «72 terrains de football en milieux naturels». C’est sans compter l’ensemble des externalités environnementales et sociales qui se perdent dans les limbes d’un système d’échange mondialisé. On peut donc en conclure que ces activités auxquelles participe l’Université Laval sont écocidaires.

Disons que de telles pratiques sont assez gênantes pour une université qui prétend vouloir «réduire l’empreinte carbone du portefeuille de titres de participation […] de 50 % d’ici 2030» et «poursuivre ses actions en vue de préserver et d’améliorer la qualité de vie des personnes sans compromettre celle d’autrui et celle des générations à venir.» Comment l’Université Laval peut-elle réconcilier ces objectifs en s’associant au projet Laurentia, dans le contexte d’un partenariat avec le Port de Québec?

Santé publique

En 2018, Slavko Sebez, ancien directeur de la Santé publique, soulignait, en pointant une étude, que «le taux de mortalité par cancer du poumon est deux fois plus élevé dans Limoilou-Vanier qu’à Sainte-Foy-Sillery […]». C’est face à ce genre de constats aberrants que se sont mobilisés des citoyen-nes dans Limoilou afin de dénoncer la nocivité des activités du Port de Québec; le documentaire «Bras de Fer» expose bien les injustices de cette lutte populaire qui oppose David à Goliath.

L’équation est assez simple : des milliers de véhicules (trains, voitures, camions, navires) convergent quotidiennement vers le secteur industriel en produisant des émissions toxiques tandis que les matières poussiéreuses du Port sont entreposées à ciel ouvert. Le tout, à quelques mètres des quartiers les plus densément peuplés de la capitale. Mais jusqu’à quel point peut-on dégrader la qualité des milieux de vie sans que les citoyen-nes ne se révoltent?

Participation citoyenne

Depuis deux ans, Québec, ville résiliente, une vision d’aménagement proposant de transformer les secteurs industriels du Littoral Est en milieux de vie basés sur l’écologie, les communs et les mobilités actives, chemine auprès des citoyen-nes. Le Conseil de quartier de Maizerets a même adopté officiellement la proposition et formé un comité de réflexion citoyen pour soutenir et renforcer les idées. En effet, le Plaidoyer pour un Littoral Est écologique, social et économique élaboré par les membres du conseil propose de nombreux critères, répartis selon cinq grands thèmes, conditionnels à la réalisation du projet. Parmi ceux-ci, on retrouve des exigences liées à la régénération des écosystèmes, la renaturalisation des berges, l’accès public au fleuve, l’implantation de corridors écologiques, des superficies dédiées à l’agriculture urbaine, l’intégration de plus de 50 % de logements sociaux et abordables, bref, des critères qui auraient de quoi inspirer les plus belles citations sur le site web de l’Université Laval.

Ironiquement, on retrouve déjà sur ce site web l’intention de «promouvoir la recherche-action sur la démocratie participative liée à l’environnement et la compréhension des processus de participation publique.» Alors pourquoi, dans un tel contexte, Sophie D’Amours, rectrice de l’Université Laval, préfère-t-elle le Port de Québec aux citoyen-nes qui défendent le bien commun sans être perverti-es par des intérêts financiers ou politiques?

D’un point de vue éthique, l’Université Laval sera en conflit d’intérêts lorsque viendra le financement des recherches sur le Port de Québec, et ce, sans compter l’autocensure à laquelle seront soumis les chercheur-es face à leurs bailleurs de fonds. Dans tous les cas, ces partenariats nocifs canalisant des fonds publics vers des intérêts privés, occasionnant une dégradation écosystémique, illustrent certains problèmes d’éthique dans nos institutions publiques.

Par respect envers les générations suivantes, nous exigeons (1) un désinvestissement total de toutes formes d’implications universitaires (recherches, partenariats, conférences, etc.) dans ce type de projets écocidaires, (2) la contribution de groupes étudiants au développement de la réflexion proposée par le Conseil de quartier de Maizerets, ainsi que (3) la formation d’un comité de vigilance étudiant et citoyen capable d’intervenir dans l’allocation des fonds universitaires.

Il y a tout de même des limites à vouloir sacrifier la vie au nom de l’économie.

Collectif d’auteurs

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