La ZILE et la dépossession de Maizerets

Encore et toujours, la Ville de Québec méprise les populations locales avec toute l’arrogance du monde.

Le lundi 30 août 2021, on apprenait que les transformations « siliconiennes » se poursuivent dans Maizerets et ce, malgré les oppositions et inquiétudes manifestées par le Conseil de Quartier de Maizerets ainsi que la vision Pour un littoral citoyen proposée par les membres de la Table citoyenne Littoral Est depuis 2019.

Dans le contexte de la ZILE (Zone d’innovation Littoral Est), la Ville de Québec souhaite transformer les garages municipaux situés aux angles de la Canardière et Henri-Bourassa en une « porte d’entrée du Groupe des incubateurs-accélérateurs1 ». En d’autres termes, « la Ville » prévoit convertir les garages municipaux en une pépinière d’entreprises privées inscrites dans les cycles économiques favorables à la destruction du monde (extraction, innovation, production, valorisation, marchandisation, consommation). Un organe de l’entreprise-monde. Un projet d’avenir voué à la mort qu’on ose, ironiquement, qualifier de « vert » et de « durable ».

Garage municipal dans lequel la Ville de Québec souhaite implanter un incubateur de techno-entreprises.


Le tout prendra place dans Maizerets, l’un des quartiers urbains les plus vulnérables du Québec où les revenus annuels comptent parmi les plus bas.

On devrait donc lire, lorsque la Ville de Québec indique dans son communiqué2 que le « Le Garage » deviendra un « symbole de renouveau du quartier », qu’on annonce en fait une expulsion massive des communautés vulnérables habitant le quartier (et les quartiers limitrophes) rendue possible par l’attrait d’une nouvelle classe travailleuse spécialisée (propre à la techno-industrie), l’arrivée du tramway (corridor de gentrification) et la hausse des valeurs foncières (croissance des taxes municipales, augmentation du coût des loyers et diminution du parc locatif). C’est un symbole de la dépossession du quartier.

En somme, la Ville de Québec, en vendant les garages municipaux (terrains publics) à des entreprises privées à des fins d’exploitation et de marchandisation, choisit de mettre les fonds publics et le territoire que l’on habite au service de l’industrie. Le tout, au détriment des populations locales qui habitent le quartier.

Pourtant, c’est dans ces mêmes garages que les communautés locales mobilisées contre la ZILE désirent un lieu autogéré, un centre social où l’on peut expérimenter la permaculture, le partage, la transmission des savoir-faire tout en favorisant les rencontres, les moments de création et de convivialité. Un espace inspiré par le Bâtiment 7. Un lieu pour vivre ensemble hors du cadre mortifère de l’économie marchande.

Ces deux visions, pro-ZILE et anti-ZILE, sont fondamentalement incompatibles. La première assure l’enrichissement incessant des castes dominantes, l’entreprisation du monde et la reproduction des mécanismes de mort tandis que la seconde propose d’expérimenter collectivement d’autres formes d’existences plus respectueuses des processus de vie, des réalités territoriales et des diversités culturelles, à partir des lieux que nous lègue le monde industriel.

Dans ce contexte, l’administration publique a choisi son camp. En imposant sa ZILE, elle se fout complètement des communautés locales, de la qualité des relations que nous entretenons avec le territoire ou encore de l’écologie (celle qui ne repose pas sur un mirage technologique). Elle préfère servir lâchement les entreprises privées et les industries au nom du profit.

Pour éviter la dépossession, il en revient donc aux communautés locales de se prendre en main: cesser d’espérer quoi que ce soit de cette administration publique médiocre et des laquais qui en assurent le fonctionnement, cesser de demander quoi que ce soit aux serviteurs-fonctionnaires qui se mettent lâchement à genou devant l’industrie en échange d’un salaire, se rassembler, occuper les territoires, bloquer les industries, prendre les bâtiments, expérimenter d’autres formes de vie et mettre terme à cette folie techno-capitaliste qu’est la ZILE.

C’est tout l’avenir de Maizerets qui est en jeu.

  1. 30 aout 2021. Premier projet de la Zone d’innovation Littoral Est : « Le Garage ». Ville de Québec. En ligne: https://www.ville.quebec.qc.ca/apropos/espace-presse/actualites/fiche_autres_actualites.aspx?id=22491&fbclid=IwAR3HnsARRTPfy_LNjgLrl2uikTQcm0HnTDelGVHIdWT
  2. Ibid.

Québec inc. 2.0, ou la « siliconisation de la vallée du Saint-Laurent »

Sous l’épais nuage de fumée qu’est devenue la couverture médiatique de la pandémie de covid-19 s’opèrent des mutations socio-politiques, territoriales et structurelles qui sont très peu discutées: le Québec, comme l’ensemble des pays industrialisés, se numérise à une vitesse fulgurante et passe à l’ère des technologies de surveillance.

À ce jour, 23 «zones d’innovation» se déploient sur le territoire provincial.

À l’ombre des projecteurs, la Coalition Avenir Québec appuie sur l’accélérateur et implante une version numérique du rêve que poursuit François Legault depuis 2013: le «Projet Saint-Laurent».1

Récemment, Jonathan Durand Folco, professeur à l’Université Saint-Paul, qualifiait cette numérisation du Québec de «siliconisation de la vallée du Saint-Laurent». En effet, cette référence à la Silicon Valley californienne, ou encore au Sidewalk Labs de Toronto, illustre assez bien l’influence des GAFAM dans la logique organisationnel des espaces industriels 2.0 que sont les «zones d’innovation».

Et c’est en observant les détails d’une de ces zones qu’on saisit l’essence des mutations techno-industrielles qui s’opèrent, et ce qui les rapproche de la mégalomanie des GAFAM.

En ce sens, dans les «perspectives d’avenir» de la «Zone d’innovation Littoral Est» qu’impose aujourd’hui la Ville de Québec aux résident-es du quartier Maizerets, on peut lire les énoncés suivants : «surveillance des comportements des consommateurs en temps de restrictions» (p.56), «accroissement analytique des données massives » (p.56), «laboratoire d’expérimentation des technologies 5G» (p.56), «quartier d’essai des technologies 5G» (p.60), «zone surveillée en continu et connectée» (p.60) et «implication citoyenne éthique» (p.60).2

On peut dès lors s’interroger : pourquoi cet engouement pour les technologies de l’information? Qui sera responsable de définir «l’éthique» derrière l’utilisation de ces technologies? À quelles fins seront récoltées et utilisées les données? Qu’est-ce que tout cela implique pour les communautés locales?

On obtient déjà quelques éléments de réponse dans les documents d’appel à projet du gouvernement Legault.

En fait, les «zones d’innovation» ont pour objectif premier de stimuler le déploiement des hautes-technologies et «d’attirer des investissements pour la croissance et la hausse de la productivité des entreprises.»3

D’un point de vue formel et urbanistique, elles comptent «sur la présence d’infrastructures telles que des zones industrialo-portuaires, des pôles logistiques, des parcs technologiques et des parcs industriels».4

Par exemple, dans la région de Québec, c’est le Port de Québec qui se trouve au coeur de la «zone d’innovation Littoral Est» avec son projet Laurentia. Et l’importance des «zones d’innovation» pour la CAQ pourrait difficilement être mieux affirmée qu’avec la mise en relation du tramway et du 3e lien qui relie Québec à la Ville de Lévis qui prévoit également miser sur l’innovation pour relancer son économie.5

Parent. 2021. Les «Zones d’innovation» dans la région de Québec, le tramway et le 3e lien.

De plus, l’organisation de ces territoires techno-industriels sera entièrement dictée par un «conseil d’administration majoritairement constitué de représentants d’entreprises et sous la présidence d’un représentant du milieu des affaires de la région». 6

On devine donc que le déploiement des «zones d’innovation» est une nouvelle forme de privatisation de la vallée du Saint-Laurent basée sur la collecte de données massives (Big Data), or numérique du 21e siècle.

Ainsi, on implante des zones surveillées sur les territoires afin de permettre une collecte d’informations maximale par des entreprises privées; collecte massive qui permet de mieux comprendre, prédire et influencer le comportement des individus à des fins de marchandisation et de contrôle.

On peut donc grandement douter de l’éthique qui motive le déploiement des «zones d’innovation» et la gestion des données publiques, surtout en sachant que le ministre responsable de ces projets est Pierre Fiztgibbon ; ce même ministre qui veille, entre autres, à la commercialisation des données de la RAMQ et à la privatisation du «Panier Bleu».

Mais tandis que s’opère cette «siliconisation de la vallée du Saint-Laurent», un élément devient encore plus frappant : le gouffre abyssale qui sépare les mentalités colonisées par l’économie marchande que symbolise la CAQ et les réalités bio-climatiques liées à l’effondrement des écosystémiques planétaires (perte massive de biodiversité, appauvrissement généralisé des sols, réchauffement de la biosphère, montée des eaux, destruction des forêts, etc.)

En ce sens, il est clair que les mutations techno-industrielles annoncées par la CAQ s’inscrivent dans la continuité des logiques du capitalisme néo-libéral: extraction et mobilisation de métaux rares nécessaires à la fabrication des objets de haute-technologies, destruction des sols, spécialisation et hiérarchisation du travail, dépendance aux dynamiques impérialistes de la mondialisation, privatisation et métropolisation du territoire (urbanisation, spéculation et gentrification), déterritoritorialisation des pratiques culturelles (renforcement de l’emprise des écrans) et consommation massive d’énergie.

Il semble donc essentiel, au moment où émergent ces grandes mutations techno-capitalistes et où s’effondrent, simultanément, les écosystèmes qui supportent la vie sur terre, de nous interroger sur les conditions territoriales que nous léguons aux générations suivantes.

À Québec, depuis 2019, la Table citoyenne Littoral Est7 milite pour un littoral citoyen et propose, en opposition à ce déploiement techno-capitaliste, une perspective territoriale respectueuse des réalités sociales et bio-climatiques: renaturalisation des berges du Saint-Laurent, création de corridors écologiques (verts, bleus, bruns, noirs), espaces de permaculture et d’agro-foresterie, reterritorialisation des pratiques culturelles (artisanat et savoirs traditionnels), renforcement des communs dédiés au soin, au partage et à la collaboration, gouvernance citoyenne, mobilité active et collective, fiducie foncière d’utilité sociale et écologique, accès au logement pour tous, etc.8

Enfin, dans ce moment charnière de l’occupation territoriale et de sa planification, il semble essentiel de poser cette question fondamentale : «Que souhaitons-nous léguer aux générations suivantes : des zones de surveillance hyper-connectées ou des écosystèmes régénérés?»


  1. Les Affaires. 2020. Des zones porteuses pour le Québec. En ligne : https://www.lesaffaires.com/dossier/special-innovation/des-zones-porteuses-d-avenir-pour-le-quebec/621789
  2. Ville de Québec. 2020. Projet de Zone d’innovation Littoral Est. En ligne : https://www.ville.quebec.qc.ca/apropos/planification-orientations/amenagement_urbain/grands_projets_urbains/zone-innovation-littoral-est/docs/projet-de-zone-d-innovation-littoral-est.pdf
  3. Ministère de l’économie et de l’innovation. 2020. Guide de présentation d’un projet de Zone d’innovation. En ligne : https://www.economie.gouv.qc.ca/fileadmin/contenu/documents_soutien/zones_innovation/guide_projet_zones_innovation.pdf
  4. Ibid.
  5. FM93. 2021. PRIMEUR | Une zone d’innovation dans l’est de Lévis ? En ligne : https://www.fm93.com/nouvelles/politique/379863/primeur-une-zone-d-innovation-dans-l-est-de-levis
  6. Ministère de l’économie et de l’innovation. 2020. Guide de présentation d’un projet de Zone d’innovation.
  7. Table citoyenne Littoral Est. En ligne: http://www.littoralcitoyen.org
  8. Table citoyenne Littoral Est. 2020. Plaidoyer pour Littoral Est écologique, social et économique. En ligne : https://e473d177- 9b3a-41c5-986d-def413ffe500.filesusr.com/ugd/822e28_f508861f51724376bb3186a5558bbc5a.pdf

13. Énergie, consommation et techno-capitalisme

Présentation des travaux de Jean-Marc Jancovici concernant l’énergie et l’exploitation de ressources par Michaël Gosselin, survol du projet techno-capitaliste de la Zone d’innovation Littoral Est et relance des activités du collectif Québec en décroissance par Carlos De Figueiredo.

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Réalisme, utopie et régénération

Ces dernières années, j’ai beaucoup entendu parler des notions «d’utopie» ou de «réalisme».

Selon plusieurs, les aménagements proposés par Québec, ville résiliente seraient une perspective «utopique» (alors que j’aurais tendance à croire, avec un peu de recul, qu’ils exacerbent certains problèmes civilisationnels, donc qu’ils se rapprocheraient plus de la dystopie). Pour d’autres, l’idée d’implanter un parc dédié à la régénération des écosystèmes à la place du Port de Québec serait «irréaliste».

Au niveau des dynamiques d’occupation territoriales, il semble alors essentiel d’interroger, collectivement, les cadres qui définissent nos réalités, et plus largement, ce que nous jugeons comme étant «raisonnable» ou «acceptable», en tenant compte, évidemment, de l’extermination du vivant et du ravage des écosystèmes occasionnés par l’activité humaine à l’échelle planétaire.

En ce sens, nous jugeons acceptables, collectivement, l’agrandissement des autoroutes, la domination de l’automobile (et du bitume qui lui permet de rouler), l’élévation perpétuelle des privilèges de la bourgeoisie et des classes «moyennes», l’accumulation infinie du capital au détriment de la vie, le développement du territoire par des promoteurs (et les laquais qui les servent docilement), l’ouverture de nouvelles usines, l’omniprésence de multinationales et de publicités, la consommation de masse, l’obsolescence des objets, la monoculture des sols, l’intoxication des aliments, l’appauvrissement des terres, le remblai des milieux humides, l’abattage des forêts et l’hécatombe des communautés du vivant.

Mais nous jugeons «irréaliste» de planifier des espaces de régénération pour la biodiversité. Cela en dit long sur l’ampleur de la maladie qui gangrène aujourd’hui le monde «civilisé».

Bref, à Québec, si l’on compare le projet portuaire Laurentia avec certaines propositions élaborées dans le cadre du concours universitaire organisé par la Table citoyenne Littoral Est, il ne semble pas plus «utopique» de remblayer une partie du fleuve Saint-Laurent pour y implanter une infrastructure dédiée au transport international des marchandises (et de renforcer l’ensemble des mécanismes d’exploitation et de destruction qu’un tel système mondialisé sous-tend) que d’ériger un parc dédié à la régénération des écosystèmes en bordure du littoral.

Au contraire, d’un point de vue strictement rationnel, si l’on donnait ce choix à n’importe qui de moindrement conscient, il apparaitrait comme complètement insensé d’opter pour l’infrastructure industrialo-portuaire. Pourtant, c’est le choix que nous jugeons «acceptable» à la Ville de Québec, alors qu’on tente de faire croire aux citoyen·nes que toute autre perspective n’est rien d’autre qu’une «utopie».

Mais rappelons simplement qu’il s’agit d’un choix. Un choix collectif qui reflète à la fois le caractère limité de nos esprits profondément colonisés par l’économie marchande, notre manque de créativité et notre dépendance à des modes d’existence consuméristes reposant sur la destruction du monde et l’exploitation des plus vulnérables.

Dans ce contexte, imaginons les alternatives possibles, sortons les éléments cancérigènes de nos milieux de vie, bloquons le Port de Québec, radicalisons nos pratiques culturelles, refusons toutes formes de domination par des entreprises privées et approprions-nous le territoire dans une perspective de régénération écosystémique et sociale.

État actuel des berges de Québec: infrastructures industrialo-portuaires, autoroute et industries.

De «parc et espace vert» à «campus technologique» : un changement de zonage à l’image de l’ignorance municipale

Mémoire présenté dans le cadre de la consultation sur la modification au Schéma d’aménagement et de développement du site de l’ancien dépôt à neige d’Estimauville.

Une vision imposée

En 2020, la Ville de Québec révélait sa vision pour le développement du Littoral Est, arrimée au Projet Laurentia, entre les quartiers Limoilou (à l’ouest), Beauport (à l’est) et Giffard (au nord); une vision purement mercantile, axée de façon unilatérale sur la «spécialisation intelligente», cherchant à stimuler 12,5 G$ en investissement et valeur immobilière d’ici 2035.1

Tel un morceau de viande lancé dans une fosse aux lions affamés, on offre 8,4 km2 de territoire (figure 1), à l’embouchure du fleuve Saint-Laurent, aux investisseurs étrangers et aux industries privées les plus offrantes, sans trop se soucier de la qualité des vies de celles et ceux qui habitent présentement le territoire. Comme preuve, la Ville propose, pour la gouvernance du projet, la formation d’un OBNL constitué de 13 membres et présidé par le «milieu des affaires», sur lequel siégeront 6 entreprises, Québec International (l’agence de développement économique pour la région de la Capitale Nationale), l’INRS, l’Université Laval, le Port de Québec, la Ville de Québec et un Conseil de Quartier (figure 2). Sur 13 sièges, huit seraient occupés par des intérêts privés, trois par des institutions publiques soumises aux logiques spéculatives du marché et une seul par les citoyen-nes. Aussi bien dire que les citoyen-nes n’auront pas un seul mot à dire.

Figure 1. Secteur concerné par la Zone d’innovation Littoral Est et le projet Laurentia.

Figure 2. Ville de Québec. Gouvernance proposée pour la gestion du projet Littoral Est.

Rappelons alors que l’ensemble de cette vision imposée, regroupée dans un document de 194 pages, a été élaborée sans même qu’un-e seul-e citoyen-ne ait l’occasion de se prononcer sur le projet ou ses orientations. Dans ce document qui apparaît comme une brique lancée au visage de la population, parmi les «perspectives d’avenir», on retrouve les orientations suivantes :

– «Zone surveillée en continu et connectée»;
– «Quartier monitoré et connecté»;
– «Suivi de l’humeur (mood monitoring)»;
– «Ville intelligente en santé – mégadonnées en santé»;
– «Cybersécurité appliquée»;
– «Laboratoire vivant pour les technologies 5G»;
– «Incubateur en technologies propres»;
– «Développement d’algorithme (IA) pour améliorer la connectivité du quartier et la qualité de vie des citoyens.

Ce sont là des manifestations assez claires de l’emprise croissante d’un capitalisme algorithmique sur le territoire de la Capitale-Nationale. Et, sans surprise, lors de la première présentation de cette vision techno-industrielle aux citoyennes, le 7 octobre 2020, les principales préoccupations citoyennes pour le développement de ce territoire étaient les enjeux écologiques et sociaux (figure 3); un décalage flagrant par rapport à la vision de la Ville. Il devient alors tout à fait légitime de se demander : mais quels intérêts la Ville de Québec dessert-elle ? Et surtout, qu’en est-il de l’écologie et de la citoyenneté ?

Figure 3. Capture d’écran: volonté citoyenne exprimée lors de présentation en ligne de la vision du Littoral Est par la Ville de Québec

Une ignorance dangereuse

Dans le brouhaha du développement de cette vision de 12,5 G$, sans même avoir consulté les citoyen-nes pour définir les orientations de son projet et laissant à ces dernièr-es deux mois pour digérer l’ensemble de sa vision, en pleine période d’épidémie, l’administration municipale invite maintenant les citoyen-nes à se prononcer sur le changement de zonage d’un terrain, servant actuellement de dépôt à neige, pour faire passer son usage « Parc et espace vert » à celui de « Campus technologique ». Autrement dit, la Ville enfonce sa vision dans la gorge des citoyen-nes et les invite désormais à se prononcer sur des transformations ponctuelles pour faire croire à un processus « participatif ». Le tout, sans jamais leur permettre d’interroger réellement les prémisses du projet.

Puisqu’il en est ainsi, parlons de ce territoire qui sert actuellement de dépôt à neige et qui constitue un pont entre le fleuve Saint-Laurent et les quartiers habités de Maizerets et Beauport (figure 4).

Figure 4. Localisation du terrain concernée par la « consultation »

Comme les fonctionnaires de la ville semblent l’ignorer2, la planète Terre est, depuis la moitié du XXe siècle, entrée dans une nouvelle ère géologique caractérisée par l’exacerbation simultanée des processus physiques, chimiques et biologiques qu’occasionne l’activité humaine à l’échelle planétaire : l’Anthropocène 3. Pami les bouleversements innombrables qui marquent cette nouvelle époque géologique, on observe la hausse des émissions de GES, le réchauffement atmosphérique, la fonte des glaciers et du pergélisol, la perte de biodiversité et la montée rapide du niveau des océans. Or, ce dernier point, la montée des eaux, est particulièrement préoccupant dans le contexte où le terrain concerné par le changement de zonage compte parmi la ligne de front du territoire étant exposé aux humeurs du fleuve Saint-Laurent.

Notons alors que, dans le contexte de changements climatiques, les berges jouent un rôle essentiel pour la protection des établissements humains contre l’érosion et les inondations. En ce sens, nombreuses sont les villes qui, pour renforcer la résilience des berges face à la montée des eaux, choisissent de multiplier le couvert végétal, d’accroître les superficies d’espaces verts et d’augmenter la quantité d’arbres plantés en bordure de l’eau. De telles interventions, en plus d’offrir des espaces publics de qualité exceptionnelle aux citoyen-nes et des habitats prospères à la biodiversité, jouent un rôle clef dans la protection des territoires humanisés: les sols végétalisés, telle une éponge, absorbent l’eau et limitent les débordements; les systèmes racinaires, pour leur part, constituent une importante protection contre l’érosion des berges; la présence de biodiversité renforce les écosystèmes et contribue, plus largement, à limiter le réchauffement planétaire.

En somme, la fonction de «Parc» est vitale pour la protection des secteurs habités et il serait absolument irresponsable de la part de l’administration municipale d’humaniser un site qui, inscrit dans la continuité écologique du Domaine de Maizerets, constitue une ligne de front pour la protection du territoire. Il suffit d’observer les projections concernant la montée des eaux dans le secteur pour réaliser à quel point une telle décision serait impardonnable (figure 5). En fait, si la ville était moindrement sérieuse lorsqu’elle a endossée, le 1er avril 2019, la Déclaration citoyenne d’urgence climatique (DUC)4 , elle chercherait à accroître, comme l’a fait la mairesse Plante à Montréal5, les territoires dédiés aux parcs et, plus précisément, à la biodiversité. Pour les générations futures, il s’agit de la seule perspective viable.

Figure 4. Montée de l’eau projetée du fleuve Saint-Laurent dans les quartiers de la basse-ville: 1,5m, 2m et 2,5m.

Vers une vision citoyenne du Littoral Est

Enfin, le changement de zonage pour toutes fonctions visant à humaniser le terrain concerné est inacceptable et les éléments pouvant faire l’objet d’une réflexion dans le projet du Littoral Est sont trop nombreux pour se limiter à un seul site; c’est l’entièreté du projet qui doit être revu.

En fait, si la ville de Québec n’ignorait pas les habitant-es de son territoire, les enjeux liées à l’écologie et l’existence des changements climatiques, et qu’elle souhait réellement faire preuve d’un respect envers les citoyen-nes, les générations qui les précéderont et, plus largement, le vivant, elle adopterait, au minimum, l’ensemble des critères proposés par la Table citoyenne Littoral Est dans le Plaidoyer pour un Littoral Est écologique, sociale et économique6 qui se lisent ainsi:

1. Gouvernance:

  • Le projet intègre des représentant·e·s des conseils de quartiers et d’autres organismes du milieu dans ses processus décisionnels.
  • Le projet permet la formation d’un comité citoyen représentatifs des différentes réalités socio-économique des quartiers centraux.
  • Le projet s’assure que des ressources suffissantes sont mises à la disposition des citoyen·ne·s pour supporter leur participation.
  • Le projet supporte la transparence de ses opérations auprès des citoyen·ne·s et autres acteurs du milieu tout au long de sa conception, de son exécution et de son évolution.
  • Le projet s’assure que, dans toutes ses phases, la représentation citoyenne et la diversité des représentant·e·s du milieu est maintenue.
  • Le projet met en place des indicateurs pour l’atteinte des objectifs en regard de la biodiversité, de l’habitation, de la mixité des usages et de la mobilité. Le suivi de ces indicateurs fait partie des processus de gouvernance et de reddition de compte aux citoyen·ne·s.

2. Biodiversité

  • Le projet intègre un réseau continu et ininterrompu dédié à l’émergence et la régénération des écosystèmes (friches et boisés).
  • Le projet intègre un réseau continu et ininterrompu dédié à l’agriculture urbaine (agroforestier, permaculturel, jardins collectifs et communautaires, etc.).
  • Le projet permet la renaturalisation des berges.
  • Le projet intègre une biodiversité indigène, diversifée, rustique et nourricière.
  • Le projet présente une sensibilité écologique pour la récupération du milieu bâti existant.
  • Le projet présente une sensibilité écologique pour les matériaux employés (provenance, récupération, qualité matérielle, etc.) dans les nouvelles constructions.

3. Habitation

  • Le projet permet l’implantation d’une mixité de type d’habitations.
  • Le projet prévoit un ratio d’un logement bâti pour chaque emploi créé.
  • Le projet présente des modèles d’habitations novateurs sur les plans de l’architecture, de la mixité sociale, de la durabilité et de l’écologie.
  • Le projet prévoit un minimum de 52 % de logements communautaires et abordables.
  • Le projet prévoit différents types de logements communautaires et abordables développés par et pour les citoyen·ne·s (OBNL, fiducies, coopératives, etc.).

4. Mixité des usages

  • Le projet permet un quotidien basé sur la marche.
  • Le projet intègre le «commun urbain» comme centralité.
  • Le projet intègre l’ensemble des services quotidiens dans des rayons de marche de 800 m (10 minutes).
  • Le projet intègre des services, locaux, maraîchers et artisanaux.
  • Le projet propose un ratio territorial de 50% de fiducies (FUS ou FUSA) gérées par des comités citoyens, coopératives et/ou OBNL.
  • Le projet assure un accès public aux berges pour tous et toutes.
  • Le projet o re des services de valorisation des matières résiduelles de proximité accessibles à l’ensemble des citoyen·ne·s.

5. Transports

  • Le projet priorise les piétons et facilite la marche.
  • Le projet intègre un réseau complet de pistes cyclables utilitaires.
  • Le projet permet à l’ensemble des citoyen·ne·s d’accéder au transport collectif dans un rayon de 800m (10 min) de marche.
  • Le projet intègre un réseau complet de ruelles.
  • Le projet permet l’abolition des barrières entre Limoilou et Maizerets.
  • Le projet intègre des espaces de covoiturage.

Références

1. Ville de Québec (2020). PROJET DE ZONE D’INNOVATION LITTORAL EST. En ligne: https://www.ville.quebec.qc.ca/apropos/planification-orientations/amenagement_urbain/grands_projets_ urbains/zone-innovation-littoral-est/docs/projet-de-zone-d-innovation-littoral-est.pdf

2. C’est ce que laisse deviner le document de 194 pages présentant la vision du Littoral Est. Ibid.

3. Zalasiewicz(2017).T heWorkingGroupontheAnthropocene:Summaryofevidenceandinterim recommendations . Anthropocene 19:55-60

4. Ville de Québec (1er avril 2019). Séance du conseil de ville du 1er avril 2019 . En ligne: https://www.ville.quebec.qc.ca/docs/pv/rubriques/resolutions/CV/2019/CV-2019-0277.pdf

5. Journal Métro (21 septembre 2020). Montréal achète le boisé North Ridge pour son Grand parc de l’ouest . En ligne: https://journalmetro.com/local/ouest-de-lile/2523942/north-ridge-montreal-achete-le-boise-north-ridge-pour-son-grand-parc-de-louest/

6. Table citoyenne Littoral Est (2020). Plaidoyer pour un Littoral Est écologique, social et économique. En ligne: https://simonparent.com/portfolio/plaidoyer-pour-un-littoral-est-ecologique-et-social/