07. Déterritorialisation, agriculture paysanne et souveraineté alimentaire


Discussion concernant la déterritorialisation, l’agriculture paysanne et la souveraineté alimentaire avec Marie-Josée Renaud, coordonnatrice de l’Union paysanne, suivie d’une chronique traitant des potentiels nourriciers avec Florian Burkhard du collectif Québec en Décroissance.

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La CAQ, le G15+ et l’Alliance Arianne, ou comment condamner le territoire à une mort certaine

Récemment, on apprenait l’intention de la CAQ d’ouvrir « un vaste chantier afin de dépoussiérer la Loi sur l’aménagement et l’urbanisme, qui n’a pas fait l’objet de refonte majeure depuis 1979. Les consultations menées au cours des prochains mois s’attarderont sur des sujets aussi divers que l’étalement urbain, la gestion des inondations, la protection du patrimoine, la préservation des terres agricoles et la fiscalité. L’exercice conduira à l’élaboration, dans un an, d’une Stratégie nationale d’urbanisme et d’aménagement des territoires.1 »

L’ouverture d’une réflexion territoriale est fondamentale et représente, en soi, une très bonne nouvelle. Il suffit de s’intéresser moindrement aux dynamiques territoriales historiques pour comprendre que l’expansion effrénée des établissements humains au courant des derniers siècles s’est produite au détriment des milieux forestiers et des terres agricoles qui assuraient respectivement un certain équilibre écosystémique et une souveraineté alimentaire aux populations locales.

Or, ce ravage perpétuel des milieux dits « naturels » et des terres fertiles au nom du développement immobilier et de la croissance nous lègue aujourd’hui une condition territoriale extrêmement fragilisée: les écosystèmes assurant le maintien de nos propres conditions d’existence se sont dangereusement dégradés et, d’un point de vue de l’approvisionnement alimentaire, nous produisons environ 30% des aliments que nous consommons, ce qui affaiblit grandement nos conditions de subsistance et nous rend vulnérables face à des bouleversements bio-climatiques et sociaux croissants (inondations, sécheresses, incendies, appauvrissement des sols, inégalités sociales, conflits géo-politiques, mutations des échanges, etc.).

Il est donc essentiel, en effet, d’interroger en profondeur nos rapports au territoire: comment établir une relation co-évolutive entre les milieux humanisés et les écosystèmes régionaux? Comment enraciner nos pratiques culturelles dans les réalités territoriales? Comment organiser la mobilité collective pour évacuer l’automobile de l’équation? Comment repenser notre alimentation afin qu’elle s’adapte aux réalités bio-régionales et qu’elle prenne en compte la régénération du vivant (dont l’enrichissement des sols)? Et comment interagir avec cette biodiversité afin d’en faire bénéficier les communautés biotiques?

Une première étape essentielle est d’abord de reconnaitre le caractère destructeur de nos activités quotidiennes, industrialisées et complètement déterritorialisées; en faire le deuil. À ce sujet, un rapport britannique récent rappelait que « si l’humanité a immensément prospéré ces dernières décennies, la manière dont nous avons atteint cette prospérité fait qu’elle a été acquise à un coût dévastateur pour la nature.2 » Et Philippe-Daniel Deshaies illustre assez bien, dans ses propos, le gouffre qui sépare nos activités quotidiennes, distraites et oisives, d’une relation de conscience territoriale, active et participante.3 Il est donc primordial d’accepter que notre confort matériel et nos existences consuméristes soient rendus possibles uniquement grâce à la destruction effrénée du monde.

Ensuite, si l’on veut réellement comprendre ce que signifie l’annonce de ce « vaste chantier » pour le territoire du Québec, il semble important de porter un regard attentif sur les organisations invitées par la CAQ, parmi lesquelles siègent le G15+ et l’Alliance Ariane; des groupes qui se présentent comme « leaders » et grands sauveurs.

En fait, la co-présence du Conseil du patronat du Québec, de la Fédération des chambres de commerce du Québec (FCCQ), de grands assureurs, de banquiers, de regroupements de promoteurs, de groupes soi-disant « environnementaux » comme Vivre en Ville ou le Conseil régional de l’environnement – région de la Capitale-Nationale, et d’une organisation syndicale comme L’Union des producteurs agricoles – UPA reflète parfaitement les dynamiques territoriales qu’on tente d’implanter ou, dans certains cas, de sauvegarder: la croissance continue des milieux urbanisés, la préservation des existences urbaines et consuméristes, la gentrification perpétuelle des centres urbains (basée sur la hausse du capital foncier), le renforcement des inégalités sociales (l’accessibilité toujours plus difficile pour les populations vulnérables au logement), le maintient de l’emprise des entreprises privées sur le développement territorial, l’affaiblissement des perspectives agricoles ou horticoles paysannes (sous l’emprise monopolistique de l’UPA) et la « relance » économique pour une exploitation continue du monde.

« Béatrice Alain, [directrice du Chantier de l’économie sociale], croit pour sa part que la participation d’organisations comme la Fédération des chambres de commerce et le Conseil du patronat aux côtés de groupes écologistes et sociaux démontre une volonté commune d’améliorer l’aménagement des territoires.4 »

Évidemment, lorsqu’on est en accord avec les prémisses d’une démarche, ou qu’on y trouve son compte en obtenant les grâces des dominants, on finit par se taire, accepter l’inacceptable et trouver des solutions « gagnant-gagnant »5 ; une posture médiocre qui oblige les compromis, et les sacrifices.

Et les plus grands absents, ou disons les « sacrifiés », dans ce type de démarche « top-down » de planification territoriale sont, comme toujours, les populations vulnérables et, plus largement, les communautés du vivant.

En ce sens, la seule chose de « verte » qui puisse aujourd’hui être planifiée de manière à réellement renforcer la biodiversité à l’échelle territoriale tout en adressant sérieusement les enjeux bio-climatiques du XXIe siècle est un retrait des milieux humanisés, une régénération massive des écosystèmes, une baisse drastique des niveaux de confort de la « classe moyenne » et des plus privilégié-es, un questionnement profond sur l’usage des énergies en général (une décroissance), une réflexion holistique cherchant à extraire les énergies fossiles de l’architecture et une reterritorialisation des pratiques culturelles.

Et pour ça, il faut avoir la force d’accepter, collectivement, que les promoteurs ne feront plus de profits sur les sols, que les banquiers ne dicteront plus nos échanges, que nos existences consuméristes rendues possibles grâce aux énergies fossiles ne pourront plus être maintenues, que la consommation d’externalités ne pourra plus être au centre des milieux humanisés, que les cultures locales devront s’adapter en fonction des réalités bio-physiques spécifiques au lieu, que les aliments proviennent des sols, que la Terre a des cycles, que les communautés du vivant doivent être respectées, que nous sommes tributaires de la santé des écosystèmes et que les sols n’appartiennent à personnes.

Des collaborations comme celle que nous annonce la CAQ sont tout simplement pathétiques; on nous annonce, en somme, le maintien des activités humaines qui perpétuent la destruction du monde et la croissance des inégalités sociales. Ce « growth coalition » exacerbe les problèmes civilisationnels et nous conduit tout droit vers la catastrophe.

Mais où sont les véritables écologistes !?

  1. Le Devoir, 08 février 2021. Québec veut faire le ménage dans les règles d’urbanisme. En ligne:
    https://www.ledevoir.com/societe/transports-urbanisme/594786/quebec-veut-faire-le-menage-dans-les-regles-d-urbanisme?utm_medium=Social&utm_campaign=Autopost&utm_source=Facebook&fbclid=IwAR0JKSC2dz_3svKdFirBtczgfWvGh2C__tD7LQhqg8b-6dBB6yn-MUTebE4#Echobox=1612761494
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  2. Le Monde, 02 février 2021. La croissance à un coût dévastateur pour la nature selon un rapport britannique. En ligne:
    https://www.lemonde.fr/planete/article/2021/02/02/la-croissance-a-un-cout-devastateur-pour-la-nature-selon-un-rapport-britannique_6068463_3244.html?fbclid=IwAR39JnPc8FFX8EmNBYSdbAcpTayxZcCq-R0BxUw1eItTPsYftx2waKGPVlU
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  3. Philippe-Daniel Deshaies. 02 février 2021. Civilisation, résilience et territorialité. En ligne:
    https://simonparent.com/2021/02/02/05-civilisation-resilience-et-territorialite/
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  4. Le Devoir, 08 février 2021. Québec veut faire le ménage dans les règles d’urbanisme.
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  5. Le 3 mars 2021, Vivre en Ville tiendra un événement intitulé « Densificiation Gagnant-gagnant. Comment faire? » Ou comment annoncer une posture médiocre caractérisée par le compromis? En ligne: https://www.facebook.com/events/703254083669846/