05. Civilisation, résilience et territorialité

Discussion concernant les enjeux civilisationnels, la résilience et la territorialité avec Philippe-Daniel Deshaies, designer urbain et passionné de savoirs et cultures territoriaux, suivie d’une chronique traitant de la relation entre art et décroissance par Claudia Gagné du collectif Québec en Décroissance.

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À nous la terre – CKIA 88,3 FM

De «parc et espace vert» à «campus technologique» : un changement de zonage à l’image de l’ignorance municipale

Mémoire présenté dans le cadre de la consultation sur la modification au Schéma d’aménagement et de développement du site de l’ancien dépôt à neige d’Estimauville.

Une vision imposée

En 2020, la Ville de Québec révélait sa vision pour le développement du Littoral Est, arrimée au Projet Laurentia, entre les quartiers Limoilou (à l’ouest), Beauport (à l’est) et Giffard (au nord); une vision purement mercantile, axée de façon unilatérale sur la «spécialisation intelligente», cherchant à stimuler 12,5 G$ en investissement et valeur immobilière d’ici 2035.1

Tel un morceau de viande lancé dans une fosse aux lions affamés, on offre 8,4 km2 de territoire (figure 1), à l’embouchure du fleuve Saint-Laurent, aux investisseurs étrangers et aux industries privées les plus offrantes, sans trop se soucier de la qualité des vies de celles et ceux qui habitent présentement le territoire. Comme preuve, la Ville propose, pour la gouvernance du projet, la formation d’un OBNL constitué de 13 membres et présidé par le «milieu des affaires», sur lequel siégeront 6 entreprises, Québec International (l’agence de développement économique pour la région de la Capitale Nationale), l’INRS, l’Université Laval, le Port de Québec, la Ville de Québec et un Conseil de Quartier (figure 2). Sur 13 sièges, huit seraient occupés par des intérêts privés, trois par des institutions publiques soumises aux logiques spéculatives du marché et une seul par les citoyen-nes. Aussi bien dire que les citoyen-nes n’auront pas un seul mot à dire.

Figure 1. Secteur concerné par la Zone d’innovation Littoral Est et le projet Laurentia.

Figure 2. Ville de Québec. Gouvernance proposée pour la gestion du projet Littoral Est.

Rappelons alors que l’ensemble de cette vision imposée, regroupée dans un document de 194 pages, a été élaborée sans même qu’un-e seul-e citoyen-ne ait l’occasion de se prononcer sur le projet ou ses orientations. Dans ce document qui apparaît comme une brique lancée au visage de la population, parmi les «perspectives d’avenir», on retrouve les orientations suivantes :

– «Zone surveillée en continu et connectée»;
– «Quartier monitoré et connecté»;
– «Suivi de l’humeur (mood monitoring)»;
– «Ville intelligente en santé – mégadonnées en santé»;
– «Cybersécurité appliquée»;
– «Laboratoire vivant pour les technologies 5G»;
– «Incubateur en technologies propres»;
– «Développement d’algorithme (IA) pour améliorer la connectivité du quartier et la qualité de vie des citoyens.

Ce sont là des manifestations assez claires de l’emprise croissante d’un capitalisme algorithmique sur le territoire de la Capitale-Nationale. Et, sans surprise, lors de la première présentation de cette vision techno-industrielle aux citoyennes, le 7 octobre 2020, les principales préoccupations citoyennes pour le développement de ce territoire étaient les enjeux écologiques et sociaux (figure 3); un décalage flagrant par rapport à la vision de la Ville. Il devient alors tout à fait légitime de se demander : mais quels intérêts la Ville de Québec dessert-elle ? Et surtout, qu’en est-il de l’écologie et de la citoyenneté ?

Figure 3. Capture d’écran: volonté citoyenne exprimée lors de présentation en ligne de la vision du Littoral Est par la Ville de Québec

Une ignorance dangereuse

Dans le brouhaha du développement de cette vision de 12,5 G$, sans même avoir consulté les citoyen-nes pour définir les orientations de son projet et laissant à ces dernièr-es deux mois pour digérer l’ensemble de sa vision, en pleine période d’épidémie, l’administration municipale invite maintenant les citoyen-nes à se prononcer sur le changement de zonage d’un terrain, servant actuellement de dépôt à neige, pour faire passer son usage « Parc et espace vert » à celui de « Campus technologique ». Autrement dit, la Ville enfonce sa vision dans la gorge des citoyen-nes et les invite désormais à se prononcer sur des transformations ponctuelles pour faire croire à un processus « participatif ». Le tout, sans jamais leur permettre d’interroger réellement les prémisses du projet.

Puisqu’il en est ainsi, parlons de ce territoire qui sert actuellement de dépôt à neige et qui constitue un pont entre le fleuve Saint-Laurent et les quartiers habités de Maizerets et Beauport (figure 4).

Figure 4. Localisation du terrain concernée par la « consultation »

Comme les fonctionnaires de la ville semblent l’ignorer2, la planète Terre est, depuis la moitié du XXe siècle, entrée dans une nouvelle ère géologique caractérisée par l’exacerbation simultanée des processus physiques, chimiques et biologiques qu’occasionne l’activité humaine à l’échelle planétaire : l’Anthropocène 3. Pami les bouleversements innombrables qui marquent cette nouvelle époque géologique, on observe la hausse des émissions de GES, le réchauffement atmosphérique, la fonte des glaciers et du pergélisol, la perte de biodiversité et la montée rapide du niveau des océans. Or, ce dernier point, la montée des eaux, est particulièrement préoccupant dans le contexte où le terrain concerné par le changement de zonage compte parmi la ligne de front du territoire étant exposé aux humeurs du fleuve Saint-Laurent.

Notons alors que, dans le contexte de changements climatiques, les berges jouent un rôle essentiel pour la protection des établissements humains contre l’érosion et les inondations. En ce sens, nombreuses sont les villes qui, pour renforcer la résilience des berges face à la montée des eaux, choisissent de multiplier le couvert végétal, d’accroître les superficies d’espaces verts et d’augmenter la quantité d’arbres plantés en bordure de l’eau. De telles interventions, en plus d’offrir des espaces publics de qualité exceptionnelle aux citoyen-nes et des habitats prospères à la biodiversité, jouent un rôle clef dans la protection des territoires humanisés: les sols végétalisés, telle une éponge, absorbent l’eau et limitent les débordements; les systèmes racinaires, pour leur part, constituent une importante protection contre l’érosion des berges; la présence de biodiversité renforce les écosystèmes et contribue, plus largement, à limiter le réchauffement planétaire.

En somme, la fonction de «Parc» est vitale pour la protection des secteurs habités et il serait absolument irresponsable de la part de l’administration municipale d’humaniser un site qui, inscrit dans la continuité écologique du Domaine de Maizerets, constitue une ligne de front pour la protection du territoire. Il suffit d’observer les projections concernant la montée des eaux dans le secteur pour réaliser à quel point une telle décision serait impardonnable (figure 5). En fait, si la ville était moindrement sérieuse lorsqu’elle a endossée, le 1er avril 2019, la Déclaration citoyenne d’urgence climatique (DUC)4 , elle chercherait à accroître, comme l’a fait la mairesse Plante à Montréal5, les territoires dédiés aux parcs et, plus précisément, à la biodiversité. Pour les générations futures, il s’agit de la seule perspective viable.

Figure 4. Montée de l’eau projetée du fleuve Saint-Laurent dans les quartiers de la basse-ville: 1,5m, 2m et 2,5m.

Vers une vision citoyenne du Littoral Est

Enfin, le changement de zonage pour toutes fonctions visant à humaniser le terrain concerné est inacceptable et les éléments pouvant faire l’objet d’une réflexion dans le projet du Littoral Est sont trop nombreux pour se limiter à un seul site; c’est l’entièreté du projet qui doit être revu.

En fait, si la ville de Québec n’ignorait pas les habitant-es de son territoire, les enjeux liées à l’écologie et l’existence des changements climatiques, et qu’elle souhait réellement faire preuve d’un respect envers les citoyen-nes, les générations qui les précéderont et, plus largement, le vivant, elle adopterait, au minimum, l’ensemble des critères proposés par la Table citoyenne Littoral Est dans le Plaidoyer pour un Littoral Est écologique, sociale et économique6 qui se lisent ainsi:

1. Gouvernance:

  • Le projet intègre des représentant·e·s des conseils de quartiers et d’autres organismes du milieu dans ses processus décisionnels.
  • Le projet permet la formation d’un comité citoyen représentatifs des différentes réalités socio-économique des quartiers centraux.
  • Le projet s’assure que des ressources suffissantes sont mises à la disposition des citoyen·ne·s pour supporter leur participation.
  • Le projet supporte la transparence de ses opérations auprès des citoyen·ne·s et autres acteurs du milieu tout au long de sa conception, de son exécution et de son évolution.
  • Le projet s’assure que, dans toutes ses phases, la représentation citoyenne et la diversité des représentant·e·s du milieu est maintenue.
  • Le projet met en place des indicateurs pour l’atteinte des objectifs en regard de la biodiversité, de l’habitation, de la mixité des usages et de la mobilité. Le suivi de ces indicateurs fait partie des processus de gouvernance et de reddition de compte aux citoyen·ne·s.

2. Biodiversité

  • Le projet intègre un réseau continu et ininterrompu dédié à l’émergence et la régénération des écosystèmes (friches et boisés).
  • Le projet intègre un réseau continu et ininterrompu dédié à l’agriculture urbaine (agroforestier, permaculturel, jardins collectifs et communautaires, etc.).
  • Le projet permet la renaturalisation des berges.
  • Le projet intègre une biodiversité indigène, diversifée, rustique et nourricière.
  • Le projet présente une sensibilité écologique pour la récupération du milieu bâti existant.
  • Le projet présente une sensibilité écologique pour les matériaux employés (provenance, récupération, qualité matérielle, etc.) dans les nouvelles constructions.

3. Habitation

  • Le projet permet l’implantation d’une mixité de type d’habitations.
  • Le projet prévoit un ratio d’un logement bâti pour chaque emploi créé.
  • Le projet présente des modèles d’habitations novateurs sur les plans de l’architecture, de la mixité sociale, de la durabilité et de l’écologie.
  • Le projet prévoit un minimum de 52 % de logements communautaires et abordables.
  • Le projet prévoit différents types de logements communautaires et abordables développés par et pour les citoyen·ne·s (OBNL, fiducies, coopératives, etc.).

4. Mixité des usages

  • Le projet permet un quotidien basé sur la marche.
  • Le projet intègre le «commun urbain» comme centralité.
  • Le projet intègre l’ensemble des services quotidiens dans des rayons de marche de 800 m (10 minutes).
  • Le projet intègre des services, locaux, maraîchers et artisanaux.
  • Le projet propose un ratio territorial de 50% de fiducies (FUS ou FUSA) gérées par des comités citoyens, coopératives et/ou OBNL.
  • Le projet assure un accès public aux berges pour tous et toutes.
  • Le projet o re des services de valorisation des matières résiduelles de proximité accessibles à l’ensemble des citoyen·ne·s.

5. Transports

  • Le projet priorise les piétons et facilite la marche.
  • Le projet intègre un réseau complet de pistes cyclables utilitaires.
  • Le projet permet à l’ensemble des citoyen·ne·s d’accéder au transport collectif dans un rayon de 800m (10 min) de marche.
  • Le projet intègre un réseau complet de ruelles.
  • Le projet permet l’abolition des barrières entre Limoilou et Maizerets.
  • Le projet intègre des espaces de covoiturage.

Références

1. Ville de Québec (2020). PROJET DE ZONE D’INNOVATION LITTORAL EST. En ligne: https://www.ville.quebec.qc.ca/apropos/planification-orientations/amenagement_urbain/grands_projets_ urbains/zone-innovation-littoral-est/docs/projet-de-zone-d-innovation-littoral-est.pdf

2. C’est ce que laisse deviner le document de 194 pages présentant la vision du Littoral Est. Ibid.

3. Zalasiewicz(2017).T heWorkingGroupontheAnthropocene:Summaryofevidenceandinterim recommendations . Anthropocene 19:55-60

4. Ville de Québec (1er avril 2019). Séance du conseil de ville du 1er avril 2019 . En ligne: https://www.ville.quebec.qc.ca/docs/pv/rubriques/resolutions/CV/2019/CV-2019-0277.pdf

5. Journal Métro (21 septembre 2020). Montréal achète le boisé North Ridge pour son Grand parc de l’ouest . En ligne: https://journalmetro.com/local/ouest-de-lile/2523942/north-ridge-montreal-achete-le-boise-north-ridge-pour-son-grand-parc-de-louest/

6. Table citoyenne Littoral Est (2020). Plaidoyer pour un Littoral Est écologique, social et économique. En ligne: https://simonparent.com/portfolio/plaidoyer-pour-un-littoral-est-ecologique-et-social/

Reterritorialisons Québec

L’asservissement mondial aux logiques néolibérales est quasi total. Pensons à l’emprise de la propriété privée sur le territoire, le salariat sur le temps, GAFAM sur les données personnelles, Monsanto sur la production agricole, Nestlé sur les bassins hydrographiques, la publicité sur la sphère publique, l’oligopole automobile sur les déplacements, l’industrie pétrolière sur la matérialité…

En Amérique du Nord, l’une des seules activités urbaines rendues possibles hors de l’habitation est la consommation. Le réseau autoroutier, tel un système artériel qui conduit les flux sanguins vers les organes vitaux, raccorde les automobilistes aux centres commerciaux ; des temples voués à la consommation. En ville, c’est l’artère commerciale reprend cette charge sémantique. Aux dimanches passés à l’église ont succédé des séances de magasinage.

La résultante physique du libéralisme

Dans ce contexte, il est alors essentiel de comprendre que l’occupation territoriale dont nous héritons est le produit de l’érosion du bien commun par des intérêts privés : rue privée, terrain privé, espace privé, mobilité privée, pratique privée, boisé privé…

À Québec, ce rapport hégémonique a engendré une ville diffuse à la fois physiquement, socialement et géopolitiquement, dominée par ses banlieues-dortoirs. En 70 ans, la superficie du territoire urbanisé s’est multipliée par douze alors que la population n’a même pas triplé. Et les fusions municipales de 2002 ont complété l’absorption des quartiers historiques par les tissus périphériques. Résultat : plus de 70 % des citoyen·ne·s s de la ville résident aujourd’hui dans une banlieue où règne l’isolement social, l’abondance des ressources matérielles et l’exclusivité des usages de la voiture1 ; un cercle vicieux qui confère assurément le pouvoir à des élu·e·s reflétant cette réalité sociale dominante et qui désavantage systématiquement les habitant·e·s des quartiers centraux.

Puis, profitant de la captivité des automobilistes et du financement privé offert par l’industrie de consommation, des animateurs toxiques de radios-poubelles, tels qu’André Arthur, Jeff Fillion et Éric Duhaime, dénigrent quotidiennement tout ce qui diffère des modes vie égoïstes qu’ils représentent : autochtones, écologistes, féministes, artistes, cyclistes, pauvres, groupes communautaires, locataires2

La culture néolibérale a colonisé les mentalités et la forme physique de l’occupation territoriale tout en veillant au maintien de son monde cancérigène. Alors, comment sortir de cette prison ?

Un message de Gaïa

Depuis des décennies, l’écologie se heurte à l’indifférence d’une classe dominante qui, au nom de la sacro-sainte économie et d’une accumulation infinie du capital, refuse catégoriquement de remettre en cause des modes de production écocidaires faisant abstraction des réalités du monde. Alors qu’il semblait impossible de sensibiliser la population à la corrélation entre nos modes de vie post-modernes et les bouleversements écosystémiques, la Covid-19 a réalisé l’improbable : en seulement quelques semaines, le virus a imposé un frein à l’économie mondiale, révélé la fragilité des structures locales et fait resurgir un élan de solidarité. Soudainement, il est devenu possible d’instaurer des mécanismes étatiques capables d’organiser une transformation des pratiques sociales à l’échelle mondiale.

Ce ralentissement imposé par les forces du vivant apparaît alors comme une véritable occasion et une preuve de notre capacité à transformer les communautés locales de manière à faire émerger une culture de l’entraide. Gaïa a ouvert un champ des possibles. Maintenant, comment saisir ce nœud événementiel pour éveiller une conscience du lieu, reterritorialiser les pratiques culturelles et renouer avec le vivant ?

L’ossature d’une résilience collective

En partant du constat qu’au Québec, la banlieue diffuse est la réalité physico-spatiale dominante et que la mobilité est responsable de 43% des émissions totales de GES, un investissement essentiel serait la récupération et la nationalisation de l’ossature ferroviaire qui a structuré l’établissement humain pendant plus de 100 ans. Rappelons que cette dernière a été négligée, abandonnée ou convertie depuis l’émergence des transports routiers au tournant de la 2e guerre mondiale, mais qu’il suffirait simplement de la réinvestir pour relier l’ensemble du Québec. Un tel projet, en plus de collectiviser les déplacements provinciaux, réduire les émissions de GES liées aux transports et affaiblir l’emprise des oligopoles automobile et pétrolier sur nos vies, offrirait une chance réelle de repenser radicalement l’occupation territoriale depuis deux objectifs précis : régénérer les écosystèmes et assurer la résilience des communautés locales.

Les corridors ferroviaires, puisqu’ils traversent la quasi-totalité de la province, pourraient servir d’ancrage physique pour l’émergence d’un nouveau rapport au monde. À partir des gares et des conditions territoriales spécifiques à chaque région, une réflexion profonde sur l’établissement humain permettrait d’implanter des modes de gouvernance favorables à l’autodétermination, resserrer les limites de l’urbanisation et définir des pratiques culturelles respectueuses des conditions locales. De plus, une réflexion intégrant les communautés autochtones offrirait une meilleure compréhension des conditions fondamentales du territoire et des possibilités de régénération des écosystémiques favorables à la cohabitation des espèces. La gare comme nœud spatio-temporel permettrait d’élaborer des pactes de souveraineté alimentaire entre les milieux habités et les espaces nourriciers de proximité, de renforcer les communs par la multiplication de fiducies foncières à vocations écologique et sociale, de valoriser des savoir-faire territoriaux propre aux réalités bio-physiques du lieu, bref, d’apprendre à vivre, ensemble et dans le respect du vivant, sur un territoire dont nous prenons soin.

Vers une culture de l’entraide

À Québec, les trains complèteraient le réseau structurant de transport en commun (RSTC) en desservant à la fois les banlieues et la région : corridor des Cheminots au nord, côte de Beaupré à l’est, Lévis au sud et ligne Québec-Windsor à l’est. Un réseau polycentrique pourrait ainsi relier les différents noyaux de peuplement de la province en longeant les bassins hydrographiques et les vallées.

Depuis cette ossature et pour en finir avec le règne hégémonique de la propriété privée, il serait alors essentiel de travailler à la radicalisation des communautés locales en faisait tout pour court-circuiter les logiques asservissantes du libre-marché. Les travailleurs et travailleuses affecté·e·s par les crises en cours seront plus vulnérables face à l’emprise toujours plus exclusive du Capital, mais l’instabilité est aussi une occasion de redonner un sens à nos vies, de prendre racines, en établissant les bases d’une culture post-croissance basée sur la collaboration, l’entraide et la régénération.

En ville, forçons la fermeture et le retrait des équipements nocifs — incinérateur, usines, port, autoroutes —, militons pour le resserrement du périmètre d’urbanisation, transformons les devantures de la banlieue en jardins, occupons et revendiquons des terrains, attaquons les multinationales, développons des visions citoyennes de l’aménagement libres des impératifs financiers, déployons des réseaux permaculturels et agroforestiers des les ruelles, bloquons les rues, collectivisons nos savoir-faire dans des ateliers partagés, rassemblons-nous dans des communs pour faire évoluer nos pensées, combattons l’obsolescence programmée dans des cafés-réparation, soutenons les actions de désobéissance civile, utilisons exclusivement la monnaie locale — le BLÉ — et encourageons des initiatives favorables aux cultures maraîchères locales comme le Marché de Proximité, le Haricot Magique ou l’Accomodation Bio. En somme, soutenons des projets communs dans lesquels nous pourrons, comme l’évoque Yves-Marie Abraham, « produire moins, partager plus, et décider ensemble3».

Ne manquons pas l’occasion de rendre révolu ce qui nuit à la chose commune. Apprivoisons l’incertitude, revendiquons des terres pour le bien commun et organisons-nous. Travaillons, plus que jamais, pour le vivant. Fabriquons, réparons, transmettons, soignons, collectivisons. Reterritorialisons les savoirs, savoir-faire et savoir-être ancestraux liés à la sagesse environnementale historique et apprenons à vivre, ensemble, de façon humble, respectueuse et symbiotique parmi la complexité du vivant.


1. David Gordon, « Still Suburban ? Growth in Canadian Suburbs, 2006-2016 », [en ligne], http://www.canadiansuburbs.ca/files/Still_Suburban_Monograph_2016.pdf

2. À ce sujet, lire Dominique Payette, Les brutes et la punaise : les radios-poubelles, la liberté d’expression et le commerce des injures. Montréal, Lux, 2019

3. Yves-Marie Abraham, Guérir du mal de l’infinie, Montréal, Écosociété, 2019


Article publié dans l’édition #85 de la revue à babord

La Patente: Manifeste pour un commun écologique et communautaire dans Limoilou

En révélant la fragilité des systèmes d’organisation locaux, tels que l’alimentation, le soin, l’économie de proximité, etc., les différentes crises (épidémique, économique et écologique) renforcent l’urgence de créer des modèles communautaires alternatifs basés sur le soin des autres et du territoire. En démasquant les inégalités du système capitaliste dominant, elles rendent plus perceptibles que jamais ses capacités de nuire à la résilience collective, aux modes d’organisation communautaire ainsi qu’aux pratiques écologiques. Au moindre choc, les structures du capitalisme néolibéral s’écroulent tel un château de cartes et les populations, vulnérables, sont laissées pour compte.

Dans ce contexte, La Patente apparaît comme lieu d’expérimentation sociale propice au renforcement de la résilience collective et à l’émergence d’une nouvelle narration du monde basée sur la proximité, l’entraide, et le soin ; un espace communautaire contribuant au respect du vivant, au retour à la terre et à l’autodétermination des communautés locales.

La Patente est un lieu de rencontre; un lieu commun où se renforcent les maillages du tissu social. Un lieu où sont collectivisés, appris et transmis les savoirs, savoir-faire et savoir-être; où l’on apprend à faire et être ensemble; où se produisent le dialogue, le débat, et l’évolution des pensées. C’est un lieu où s’enracinent des mouvements de transition écologique et sociale capables d’opérer une transformation profonde des pratiques culturelles, des modes de vie et des systèmes d’organisation sociale.

La Patente est un atelier communautaire, inclusif et ouvert à tous. Libre de jugements, c’est un lieu où la communauté partage expériences et projets de manière à outiller ses membres. Débutants comme expertes, curieux ou passionnées, chacun peut y développer des habiletés ou simplement se lier d’amitié. Par la diversité des matières travaillées, la variété des équipements disponibles et la flexibilité des espaces et événements offerts, La Patente valorise la multidisciplinarité, l’intersectionnalité et la mixité. C’est un lieu d’éducation populaire, un véritable laboratoire d’innovation sociale, visant à créer une communauté autogérée, autonome et aimante.

La Patente est un espace d’écologie. C’est un lieu où sont partagées des pratiques conscientes de la finitude des ressources planétaires et favorables à la régénération des écosystèmes. La collectivisation des modes de production permet à la communauté de renforcer son autonomie et de s’affranchir des besoins liés à la (sur)consommation. En favorisant les techniques de production «low-tech», les savoirs liés au territoire ainsi que les procédés de revalorisation matérielle, La Patente offre à ses membres la possibilité d’acquérir une sagesse environnementale et une conscience des processus de transformation de la matière.

À travers l’ensemble de ses activités, La Patente favorise la circularité des cycles de vie matérielle. Récupérer, réparer, transmettre, revaloriser et soigner afin d’organiser un écosystème économique et sociale en harmonie avec la nature.

Reprendre un contrôle sur les modes de production et de décision de manière à organiser, ensemble, une autonomie communautaire. Faire des projets structurants par et pour la communauté dans l’objectif d’améliorer les milieux de vie, de régénérer les écosystèmes et de renforcer le vivant. Opérer un changement de paradigme profond: de la croissance à la décroissance, de la consommation à la collaboration, de la privatisation à la communalisation, de la destruction à la régénération.

avec
des patenteux et patenteuses