11. Savoirs autochtones, spiritualité et respect du vivant

Discussion concernant les savoirs autochtones, la spiritualité et le respect du vivant avec Isabelle Kun-Nipiu, La Métisse, suivie d’une chronique de Roxy Russel présentant le démarche artistique du Collectif Laberge-Russell.

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06. Mobilités, capitalisme et reterritorialisation

Présentation concernant l’histoire des mobilités de Québec suite à l’arrivée des colons, l’influence du capitalisme sur les mutations urbaines et la reterritorialisation des pratiques culturelles par Simon Parent, designer urbain, suivie d’une chronique traitant du cyclisme utilitaire à Québec par Michaël Gosselin.

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La CAQ, le G15+ et l’Alliance Arianne, ou comment condamner le territoire à une mort certaine

Récemment, on apprenait l’intention de la CAQ d’ouvrir « un vaste chantier afin de dépoussiérer la Loi sur l’aménagement et l’urbanisme, qui n’a pas fait l’objet de refonte majeure depuis 1979. Les consultations menées au cours des prochains mois s’attarderont sur des sujets aussi divers que l’étalement urbain, la gestion des inondations, la protection du patrimoine, la préservation des terres agricoles et la fiscalité. L’exercice conduira à l’élaboration, dans un an, d’une Stratégie nationale d’urbanisme et d’aménagement des territoires.1 »

L’ouverture d’une réflexion territoriale est fondamentale et représente, en soi, une très bonne nouvelle. Il suffit de s’intéresser moindrement aux dynamiques territoriales historiques pour comprendre que l’expansion effrénée des établissements humains au courant des derniers siècles s’est produite au détriment des milieux forestiers et des terres agricoles qui assuraient respectivement un certain équilibre écosystémique et une souveraineté alimentaire aux populations locales.

Or, ce ravage perpétuel des milieux dits « naturels » et des terres fertiles au nom du développement immobilier et de la croissance nous lègue aujourd’hui une condition territoriale extrêmement fragilisée: les écosystèmes assurant le maintien de nos propres conditions d’existence se sont dangereusement dégradés et, d’un point de vue de l’approvisionnement alimentaire, nous produisons environ 30% des aliments que nous consommons, ce qui affaiblit grandement nos conditions de subsistance et nous rend vulnérables face à des bouleversements bio-climatiques et sociaux croissants (inondations, sécheresses, incendies, appauvrissement des sols, inégalités sociales, conflits géo-politiques, mutations des échanges, etc.).

Il est donc essentiel, en effet, d’interroger en profondeur nos rapports au territoire: comment établir une relation co-évolutive entre les milieux humanisés et les écosystèmes régionaux? Comment enraciner nos pratiques culturelles dans les réalités territoriales? Comment organiser la mobilité collective pour évacuer l’automobile de l’équation? Comment repenser notre alimentation afin qu’elle s’adapte aux réalités bio-régionales et qu’elle prenne en compte la régénération du vivant (dont l’enrichissement des sols)? Et comment interagir avec cette biodiversité afin d’en faire bénéficier les communautés biotiques?

Une première étape essentielle est d’abord de reconnaitre le caractère destructeur de nos activités quotidiennes, industrialisées et complètement déterritorialisées; en faire le deuil. À ce sujet, un rapport britannique récent rappelait que « si l’humanité a immensément prospéré ces dernières décennies, la manière dont nous avons atteint cette prospérité fait qu’elle a été acquise à un coût dévastateur pour la nature.2 » Et Philippe-Daniel Deshaies illustre assez bien, dans ses propos, le gouffre qui sépare nos activités quotidiennes, distraites et oisives, d’une relation de conscience territoriale, active et participante.3 Il est donc primordial d’accepter que notre confort matériel et nos existences consuméristes soient rendus possibles uniquement grâce à la destruction effrénée du monde.

Ensuite, si l’on veut réellement comprendre ce que signifie l’annonce de ce « vaste chantier » pour le territoire du Québec, il semble important de porter un regard attentif sur les organisations invitées par la CAQ, parmi lesquelles siègent le G15+ et l’Alliance Ariane; des groupes qui se présentent comme « leaders » et grands sauveurs.

En fait, la co-présence du Conseil du patronat du Québec, de la Fédération des chambres de commerce du Québec (FCCQ), de grands assureurs, de banquiers, de regroupements de promoteurs, de groupes soi-disant « environnementaux » comme Vivre en Ville ou le Conseil régional de l’environnement – région de la Capitale-Nationale, et d’une organisation syndicale comme L’Union des producteurs agricoles – UPA reflète parfaitement les dynamiques territoriales qu’on tente d’implanter ou, dans certains cas, de sauvegarder: la croissance continue des milieux urbanisés, la préservation des existences urbaines et consuméristes, la gentrification perpétuelle des centres urbains (basée sur la hausse du capital foncier), le renforcement des inégalités sociales (l’accessibilité toujours plus difficile pour les populations vulnérables au logement), le maintient de l’emprise des entreprises privées sur le développement territorial, l’affaiblissement des perspectives agricoles ou horticoles paysannes (sous l’emprise monopolistique de l’UPA) et la « relance » économique pour une exploitation continue du monde.

« Béatrice Alain, [directrice du Chantier de l’économie sociale], croit pour sa part que la participation d’organisations comme la Fédération des chambres de commerce et le Conseil du patronat aux côtés de groupes écologistes et sociaux démontre une volonté commune d’améliorer l’aménagement des territoires.4 »

Évidemment, lorsqu’on est en accord avec les prémisses d’une démarche, ou qu’on y trouve son compte en obtenant les grâces des dominants, on finit par se taire, accepter l’inacceptable et trouver des solutions « gagnant-gagnant »5 ; une posture médiocre qui oblige les compromis, et les sacrifices.

Et les plus grands absents, ou disons les « sacrifiés », dans ce type de démarche « top-down » de planification territoriale sont, comme toujours, les populations vulnérables et, plus largement, les communautés du vivant.

En ce sens, la seule chose de « verte » qui puisse aujourd’hui être planifiée de manière à réellement renforcer la biodiversité à l’échelle territoriale tout en adressant sérieusement les enjeux bio-climatiques du XXIe siècle est un retrait des milieux humanisés, une régénération massive des écosystèmes, une baisse drastique des niveaux de confort de la « classe moyenne » et des plus privilégié-es, un questionnement profond sur l’usage des énergies en général (une décroissance), une réflexion holistique cherchant à extraire les énergies fossiles de l’architecture et une reterritorialisation des pratiques culturelles.

Et pour ça, il faut avoir la force d’accepter, collectivement, que les promoteurs ne feront plus de profits sur les sols, que les banquiers ne dicteront plus nos échanges, que nos existences consuméristes rendues possibles grâce aux énergies fossiles ne pourront plus être maintenues, que la consommation d’externalités ne pourra plus être au centre des milieux humanisés, que les cultures locales devront s’adapter en fonction des réalités bio-physiques spécifiques au lieu, que les aliments proviennent des sols, que la Terre a des cycles, que les communautés du vivant doivent être respectées, que nous sommes tributaires de la santé des écosystèmes et que les sols n’appartiennent à personnes.

Des collaborations comme celle que nous annonce la CAQ sont tout simplement pathétiques; on nous annonce, en somme, le maintien des activités humaines qui perpétuent la destruction du monde et la croissance des inégalités sociales. Ce « growth coalition » exacerbe les problèmes civilisationnels et nous conduit tout droit vers la catastrophe.

Mais où sont les véritables écologistes !?

  1. Le Devoir, 08 février 2021. Québec veut faire le ménage dans les règles d’urbanisme. En ligne:
    https://www.ledevoir.com/societe/transports-urbanisme/594786/quebec-veut-faire-le-menage-dans-les-regles-d-urbanisme?utm_medium=Social&utm_campaign=Autopost&utm_source=Facebook&fbclid=IwAR0JKSC2dz_3svKdFirBtczgfWvGh2C__tD7LQhqg8b-6dBB6yn-MUTebE4#Echobox=1612761494
    1
  2. Le Monde, 02 février 2021. La croissance à un coût dévastateur pour la nature selon un rapport britannique. En ligne:
    https://www.lemonde.fr/planete/article/2021/02/02/la-croissance-a-un-cout-devastateur-pour-la-nature-selon-un-rapport-britannique_6068463_3244.html?fbclid=IwAR39JnPc8FFX8EmNBYSdbAcpTayxZcCq-R0BxUw1eItTPsYftx2waKGPVlU
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  3. Philippe-Daniel Deshaies. 02 février 2021. Civilisation, résilience et territorialité. En ligne:
    https://simonparent.com/2021/02/02/05-civilisation-resilience-et-territorialite/
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  4. Le Devoir, 08 février 2021. Québec veut faire le ménage dans les règles d’urbanisme.
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  5. Le 3 mars 2021, Vivre en Ville tiendra un événement intitulé « Densificiation Gagnant-gagnant. Comment faire? » Ou comment annoncer une posture médiocre caractérisée par le compromis? En ligne: https://www.facebook.com/events/703254083669846/

05. Civilisation, résilience et territorialité

Discussion concernant les enjeux civilisationnels, la résilience et la territorialité avec Philippe-Daniel Deshaies, designer urbain et passionné de savoirs et cultures territoriaux, suivie d’une chronique traitant de la relation entre art et décroissance par Claudia Gagné du collectif Québec en Décroissance.

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Laurentia, ou comment exacerber l’écocide planétaire au détriment de la vie, de la stabilité des établissements humains et des générations futures

Mémoire présenté dans le cadre de la consultation de l’Agence d’évaluation d’impact du Canada (AEIC) portant sur le projet Laurentia : Quai en eau profonde dans le port de Québec – secteur Beauport.

Depuis plusieurs décennies, l’Administration portuaire de Québec (APQ) propose, sous différentes formes, une expansion de ses activités afin de faire croître les flux d’échanges mondialisés qui traversent le territoire de Québec. Cette volonté d’expansion, d’abord héritée de l’impérialisme européen, puis renforcée au courant du XXe siècle par des accords internationaux de libre-échange, s’est manifestée récemment à travers divers projets; passant par le remblai des battures de Beauport qui relient le Vieux-Québec aux chutes Montmorency (1970), puis par Beauport 2020 , elle apparaît désormais sous le projet faisant l’objet de cette évaluation d’impact: Laurentia.

Comme l’a bien démontré l’AEIC dans son rapport provisoire, les dommages que causera le projet d’agrandissement portuaire sur la qualité des écosystèmes et la santé humaine sont nombreux et difficiles à nier. En effet, l’expansion du port constitue une menace pour la qualité de l’air —déjà polluée— , les espèces habitant le fleuve Saint-Laurent et ses berges —déjà menacées—, les populations locales résidant dans les quartiers centraux —déjà impactées— et, plus largement, les écosystèmes terrestres et marins. Mais avant de porter un regard sur les conséquences de ce projet futur, il est essentiel d’observer ce qu’impliquent, pour le territoire, les pratiques culturelles et l’écologie, l’activité portuaire dans sa forme actuelle.

Une activité vouée à la destruction

Le Port de Québec est la manifestation physique, sur le territoire de Québec, d’un système d’échange mondialisé. Il constitue une porte d’entrée —et de sortie— pour un flux de marchandises, de matières et de produits circulant à travers un système complexe qui traverse les océans et s’étend sur divers continents; un maillon dans la chaîne d’approvisionnement mondiale permettant aux sociétés occidentales d’échanger pour satisfaire leurs appétits consuméristes insatiables.

Depuis la colonisation du Québec, le port permet un transfert de matières et de voyageurs entre les différents régimes, Français et Anglais, et leurs colonies. Sur plusieurs siècles, les échanges se sont intensifiés, s’adaptant aux nouvelles réalités géopolitiques et historiques, aux ambitions belliqueuses et à la volonté des différentes puissances mondiales d’étendre leur emprise sur les ressources. C’est toutefois au courant du XXe siècle que la relocalisation massive des lieux de production sur des territoires internationaux, en adéquation avec l’émergence des avancées relatives à la technique et à la science moderne, a facilité, pour les pays riches et dominants, l’implantation d’un système d’échange globalisé reposant, plus que jamais, sur l’exploitation et la destruction du monde; une mutation des échanges mondiaux rendue possible par l’externalisation des coûts environnementaux et sociaux associés aux cycles de vie des matériaux.

En effet, la transposition des processus d’extraction, de production et de transformation sur des territoires étrangers où l’esclavage et le ravage des milieux naturels sont tolérés par le laxisme des cadres législatifs a permis aux entreprises privées de réduire massivement leurs coûts de production, d’augmenter leur volume de ventes et de se déresponsabiliser de leurs actes1. Aux yeux de l’Occidental moyen, cette infrastructure tentaculaire, composée d’un réseau de voies maritimes, terrestres, ferroviaires et aériennes globalement étendues et interconnectées, a rendu invisible l’hécatombe des territoires et des sociétés qui se trouvent à la base du processus de fabrication d’un produit. Par la soustraction —l’éloignement— de ces réalités biophysiques, ce système apparaît comme un réel tour de force pour un capitalisme sauvage reposant sur une croissance infinie des produits extraits, transformés, transportés, vendus et consommés. Bref, il permet à l’industrie d’exploiter pour un maximum de profits tout en évacuant les conséquences sociales et écologiques liées à sa production.

Et c’est précisément sous ce voile économique, aveugle aux réalités du monde, qu’apparaît le projet Laurentia: on promet 7000 emplois pendant la construction2, 1000 pour l’opération du projet, des retombées de 775 M$, 700 000 conteneurs par année et un partenariat de 60 ans avec Hutchison Ports, un conglomérat chinois opérant dans les paradis fiscaux (Cayman Islande et Virgin Islandes). On fait miroiter des chiffres abstraits pour dissimuler les vies réelles qui seront sacrifiées. Mais que valent la qualité de vie des communautés et l’intégrité des écosystèmes qui seront ravagés annuellement pour remplir ces 700 000 conteneurs? Quel sera le montant à payer pour restaurer les écosystèmes marins suite au passage de ces flux de bateau? Combien devrons-nous débourser collectivement pour compenser la dégradation de la santé publique qu’occasionnera un achalandage quotidien accru de trains et de camions? Et que vaudrait la mise en place d’un écosystème vivant, complexe et complet à l’emplacement actuel du Port de Québec? Ce sont là des chiffres essentiels à intégrer dans l’équation simpliste de l’APQ. Et ceux-ci seront définitivement perdus si Laurentia voit le jour.

Comme la qualifiait l’historien Lewis Mumford, cette «mégamachine» qui associe intérêts géopolitiques, sciences, forces économiques et innovations techniques a occasionné une activité humaine déterritorialisée faisant abstraction des réalités du monde que sont la fragilité du vivant, la finitude des ressources planétaires et l’interdépendance des écosystèmes mondiaux. Et l’accumulation de cette activité économique violente, qui considère Gaïa comme une simple banque de ressources vouées à la satisfaction des besoins de l’humanité —et le fleuve Saint-Laurent, pour reprendre le mot de l’APQ, comme une simple «autoroute»—, expose aujourd’hui l’humanité à des crises sans précédent : la 6e extinction de masse3 et l’émergence d’une nouvelle réalité biophysique planétaire, l’Anthropocène4.

Ces réalités récentes bouleversent nos rapports au monde et fragilisent les établissements humains. Elles obligent une introspection profonde ainsi qu’un nouveau regard sur les infrastructures anthropiques. D’une activité humaine déterritorialisée et destructrice, nous devons planifier l’organisation d’une activité basée sur le soin , le respect et la régénération du vivant. Dès lors, nous pouvons regarder le Port de Québec pour ce qu’il est réellement, mais surtout pour ce qu’il met en relation et ce qu’il engendre: exploitation et destruction. Il est alors impératif, en cette grande époque d’instabilité, de remettre en cause l’existence même de ce type d’organisation écocidaire.

La basse-ville fragile

Sans l’ombre d’un doute, l’instabilité des écosystèmes présente des risques importants pour les établissements humains. Ainsi, maintenir les activités portuaires de Québec, tel qu’elles s’opèrent à ce jour, revient à maintenir une part des activités anthropiques étant responsables de l’instabilité qui se manifeste à travers de nombreux phénomènes planétaires: perte de biodiversité, hausse des émissions de GES, réchauffement climatique, multiplication des feux de forêt et des canicules, acidification des océans, appauvrissement généralisé des sols, épuisement des ressources non renouvelables, fonte des glaciers, montée du niveau de la mer, etc.

Pour ne prendre que cet exemple, le cas de la montée des eaux, accéléré par le réchauffement planétaire, illustre assez bien la vulnérabilité des établissements humains dans ce contexte de mutations. À Québec, ce phénomène est particulièrement préoccupant puisque des établissements humains densément peuplés sont érigés en bordure du fleuve et les terrains qu’occupe le Port comptent parmi la ligne de front du territoire étant exposé aux humeurs du Saint-Laurent.

Notons alors que les berges jouent un rôle essentiel pour la protection des établissements humains contre l’érosion et les inondations. Nombreuses sont les villes qui, pour renforcer leur résilience face à la montée des eaux, multiplient le couvert végétal, font croître les superficies d’espaces verts et augmentent la quantité d’arbres plantés en bordure de l’eau. De telles interventions, en plus d’offrir des espaces publics de qualité exceptionnelle aux citoyen.nes et des habitats prospères à la biodiversité, jouent un rôle clef dans la protection des territoires humanisés: les sols végétalisés, telle une éponge, absorbent l’eau et limitent les débordements; les systèmes racinaires, pour leur part, constituent une importante protection contre l’érosion des berges; la présence de biodiversité renforce les écosystèmes et contribue, plus largement, à la lutte contre le réchauffement planétaire.

En somme, il est vital pour la protection des secteurs habités de Québec que les activités portuaires —ainsi que tout le système mondial qu’elles supportent— tendent à être démantelées et que les berges soient naturalisées. Il serait absolument irresponsable de la part de l’administration portuaire de poursuivre ou d’agrandir ses activités dans un lieu qui, inscrit dans la continuité écologique du Domaine de Maizerets et de la baie de Beauport, constitue une ligne de front pour la protection du territoire humanisé. Un simple coup d’œil aux projections concernant la montée des eaux dans le secteur concerné par le projet permet de voir à quel point une telle décision serait impardonnable (figure 1).

En fait, la seule perspective qui devrait être acceptable aux yeux des instances gouvernementales est la croissance des espaces dédiés aux parcs et, plus précisément, à la biodiversité. Pour les générations futures et le vivant, il s’agit de la seule perspective qui soit réellement viable.

Figure 1. Montée du fleuve Saint-Laurent à Québec: 1,5m, 2m et 2,5m.

Démanteler le Port de Québec et renaturaliser les berges

«[L]e projet Laurentia est parmi les plus verts au monde»5 . Ces propos malhonnêtes de Mario Girard, PDG de l’APQ, témoignent non seulement de son mépris envers la science, les communautés locales et toutes formes d’intelligence étant capable de reconnaître la nocivité des activités portuaires, mais illustrent également un manque de respect profond pour le vivant, le rôle crucial des écosystèmes et la possibilité, pour les générations suivantes, de bénéficier d’une qualité de vie assurée par une stabilité écosystémique.

Agrandir le Port de Québec avec des fonds publics reviendrait à subventionner l’écocide planétaire, la destruction des écosystèmes qui sous-tendent la vie et l’accélération des phénomènes menaçant la stabilité des établissements humains. Et le préserver revient à perpétuer ces actes destructeurs.

Non seulement le projet d’agrandissement du Port de Québec ne doit pas voir le jour, mais il est impératif que le gouvernement fédéral, s’il souhaite offrir quelque chose de viable aux générations suivantes, travaille conjointement au démantèlement des systèmes d’échange mondialisés, à la reterritorialisation des pratiques culturelles et à la régénération des écosystèmes. Cette perspective est la seule permettant réellement un quelconque rétablissement de l’équilibre écosystémique ainsi qu’une appellation pouvant être honnêtement qualifiée de «verte».

Enfin, je remercie l’AEIC pour son travail provisoire qui a permis de confirmer les préoccupations citoyennes. Et par respect pour le vivant, je demande à tous les acteurs et actrices concerné-es de près ou de loin par le dossier de travailler à la concrétisation de ces éléments :

  1. Refuser le projet Laurentia (ou toute forme d’expansion du Port de Québec);
  2. Travailler à la reterritorialisation des pratiques culturelles;
  3. Démanteler le Port de Québec;
  4. Naturaliser les berges et l’ensemble du site occupé par le port;
  5. Protéger les espaces de biodiversité qui en résulteront.


Références:

1. Voir à ce sujet, l’excellent ouvrage d’Alain Deneault, Noir Canada : Pillage, corruption et criminalité en Afrique. Ou encore les nombreuses démonstrations effectuées par Naomi Klein dans son ouvrage intitulé Tout peut changer: capitalisme et changement climatique.

2. APQ. Laurentia . En ligne: https://www.laurentia.ca/

3. Ceballos, G., Ehrlich, P. R., & Dirzo, R. (2017). Biological annihilation via the ongoing sixth mass extinction signaled by vertebrate population losses and declines. Proceedings of the national academy of sciences , 114(30), E6089-E6096.

4. Époque géologique caractérisée par le bouleversement simultané des processus physiques, chimiques et biologiques par l’activité humaine à l’échelle planétaire. Voir à ce sujet l’article de Zalasiewicz, J., et collab. (2017). The Working Group on the Anthropocene: Summary of evidence and interim recommendations . Anthropocene 19:55-60

5. Radio-Canada (15 décembre 2020). Laurentia: le Port de Québec en opération charme. En ligne: https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1757458/port-quebec-mario-girard-laurentia-operation-charme-rappor t-agence?fbclid=IwAR0FClSWocoQVIyhCT6dbLdY9PWbRj2h5jwWldgR6sBrsaU_5CvGIecdx4c

De «parc et espace vert» à «campus technologique» : un changement de zonage à l’image de l’ignorance municipale

Mémoire présenté dans le cadre de la consultation sur la modification au Schéma d’aménagement et de développement du site de l’ancien dépôt à neige d’Estimauville.

Une vision imposée

En 2020, la Ville de Québec révélait sa vision pour le développement du Littoral Est, arrimée au Projet Laurentia, entre les quartiers Limoilou (à l’ouest), Beauport (à l’est) et Giffard (au nord); une vision purement mercantile, axée de façon unilatérale sur la «spécialisation intelligente», cherchant à stimuler 12,5 G$ en investissement et valeur immobilière d’ici 2035.1

Tel un morceau de viande lancé dans une fosse aux lions affamés, on offre 8,4 km2 de territoire (figure 1), à l’embouchure du fleuve Saint-Laurent, aux investisseurs étrangers et aux industries privées les plus offrantes, sans trop se soucier de la qualité des vies de celles et ceux qui habitent présentement le territoire. Comme preuve, la Ville propose, pour la gouvernance du projet, la formation d’un OBNL constitué de 13 membres et présidé par le «milieu des affaires», sur lequel siégeront 6 entreprises, Québec International (l’agence de développement économique pour la région de la Capitale Nationale), l’INRS, l’Université Laval, le Port de Québec, la Ville de Québec et un Conseil de Quartier (figure 2). Sur 13 sièges, huit seraient occupés par des intérêts privés, trois par des institutions publiques soumises aux logiques spéculatives du marché et une seul par les citoyen-nes. Aussi bien dire que les citoyen-nes n’auront pas un seul mot à dire.

Figure 1. Secteur concerné par la Zone d’innovation Littoral Est et le projet Laurentia.

Figure 2. Ville de Québec. Gouvernance proposée pour la gestion du projet Littoral Est.

Rappelons alors que l’ensemble de cette vision imposée, regroupée dans un document de 194 pages, a été élaborée sans même qu’un-e seul-e citoyen-ne ait l’occasion de se prononcer sur le projet ou ses orientations. Dans ce document qui apparaît comme une brique lancée au visage de la population, parmi les «perspectives d’avenir», on retrouve les orientations suivantes :

– «Zone surveillée en continu et connectée»;
– «Quartier monitoré et connecté»;
– «Suivi de l’humeur (mood monitoring)»;
– «Ville intelligente en santé – mégadonnées en santé»;
– «Cybersécurité appliquée»;
– «Laboratoire vivant pour les technologies 5G»;
– «Incubateur en technologies propres»;
– «Développement d’algorithme (IA) pour améliorer la connectivité du quartier et la qualité de vie des citoyens.

Ce sont là des manifestations assez claires de l’emprise croissante d’un capitalisme algorithmique sur le territoire de la Capitale-Nationale. Et, sans surprise, lors de la première présentation de cette vision techno-industrielle aux citoyennes, le 7 octobre 2020, les principales préoccupations citoyennes pour le développement de ce territoire étaient les enjeux écologiques et sociaux (figure 3); un décalage flagrant par rapport à la vision de la Ville. Il devient alors tout à fait légitime de se demander : mais quels intérêts la Ville de Québec dessert-elle ? Et surtout, qu’en est-il de l’écologie et de la citoyenneté ?

Figure 3. Capture d’écran: volonté citoyenne exprimée lors de présentation en ligne de la vision du Littoral Est par la Ville de Québec

Une ignorance dangereuse

Dans le brouhaha du développement de cette vision de 12,5 G$, sans même avoir consulté les citoyen-nes pour définir les orientations de son projet et laissant à ces dernièr-es deux mois pour digérer l’ensemble de sa vision, en pleine période d’épidémie, l’administration municipale invite maintenant les citoyen-nes à se prononcer sur le changement de zonage d’un terrain, servant actuellement de dépôt à neige, pour faire passer son usage « Parc et espace vert » à celui de « Campus technologique ». Autrement dit, la Ville enfonce sa vision dans la gorge des citoyen-nes et les invite désormais à se prononcer sur des transformations ponctuelles pour faire croire à un processus « participatif ». Le tout, sans jamais leur permettre d’interroger réellement les prémisses du projet.

Puisqu’il en est ainsi, parlons de ce territoire qui sert actuellement de dépôt à neige et qui constitue un pont entre le fleuve Saint-Laurent et les quartiers habités de Maizerets et Beauport (figure 4).

Figure 4. Localisation du terrain concernée par la « consultation »

Comme les fonctionnaires de la ville semblent l’ignorer2, la planète Terre est, depuis la moitié du XXe siècle, entrée dans une nouvelle ère géologique caractérisée par l’exacerbation simultanée des processus physiques, chimiques et biologiques qu’occasionne l’activité humaine à l’échelle planétaire : l’Anthropocène 3. Pami les bouleversements innombrables qui marquent cette nouvelle époque géologique, on observe la hausse des émissions de GES, le réchauffement atmosphérique, la fonte des glaciers et du pergélisol, la perte de biodiversité et la montée rapide du niveau des océans. Or, ce dernier point, la montée des eaux, est particulièrement préoccupant dans le contexte où le terrain concerné par le changement de zonage compte parmi la ligne de front du territoire étant exposé aux humeurs du fleuve Saint-Laurent.

Notons alors que, dans le contexte de changements climatiques, les berges jouent un rôle essentiel pour la protection des établissements humains contre l’érosion et les inondations. En ce sens, nombreuses sont les villes qui, pour renforcer la résilience des berges face à la montée des eaux, choisissent de multiplier le couvert végétal, d’accroître les superficies d’espaces verts et d’augmenter la quantité d’arbres plantés en bordure de l’eau. De telles interventions, en plus d’offrir des espaces publics de qualité exceptionnelle aux citoyen-nes et des habitats prospères à la biodiversité, jouent un rôle clef dans la protection des territoires humanisés: les sols végétalisés, telle une éponge, absorbent l’eau et limitent les débordements; les systèmes racinaires, pour leur part, constituent une importante protection contre l’érosion des berges; la présence de biodiversité renforce les écosystèmes et contribue, plus largement, à limiter le réchauffement planétaire.

En somme, la fonction de «Parc» est vitale pour la protection des secteurs habités et il serait absolument irresponsable de la part de l’administration municipale d’humaniser un site qui, inscrit dans la continuité écologique du Domaine de Maizerets, constitue une ligne de front pour la protection du territoire. Il suffit d’observer les projections concernant la montée des eaux dans le secteur pour réaliser à quel point une telle décision serait impardonnable (figure 5). En fait, si la ville était moindrement sérieuse lorsqu’elle a endossée, le 1er avril 2019, la Déclaration citoyenne d’urgence climatique (DUC)4 , elle chercherait à accroître, comme l’a fait la mairesse Plante à Montréal5, les territoires dédiés aux parcs et, plus précisément, à la biodiversité. Pour les générations futures, il s’agit de la seule perspective viable.

Figure 4. Montée de l’eau projetée du fleuve Saint-Laurent dans les quartiers de la basse-ville: 1,5m, 2m et 2,5m.

Vers une vision citoyenne du Littoral Est

Enfin, le changement de zonage pour toutes fonctions visant à humaniser le terrain concerné est inacceptable et les éléments pouvant faire l’objet d’une réflexion dans le projet du Littoral Est sont trop nombreux pour se limiter à un seul site; c’est l’entièreté du projet qui doit être revu.

En fait, si la ville de Québec n’ignorait pas les habitant-es de son territoire, les enjeux liées à l’écologie et l’existence des changements climatiques, et qu’elle souhait réellement faire preuve d’un respect envers les citoyen-nes, les générations qui les précéderont et, plus largement, le vivant, elle adopterait, au minimum, l’ensemble des critères proposés par la Table citoyenne Littoral Est dans le Plaidoyer pour un Littoral Est écologique, sociale et économique6 qui se lisent ainsi:

1. Gouvernance:

  • Le projet intègre des représentant·e·s des conseils de quartiers et d’autres organismes du milieu dans ses processus décisionnels.
  • Le projet permet la formation d’un comité citoyen représentatifs des différentes réalités socio-économique des quartiers centraux.
  • Le projet s’assure que des ressources suffissantes sont mises à la disposition des citoyen·ne·s pour supporter leur participation.
  • Le projet supporte la transparence de ses opérations auprès des citoyen·ne·s et autres acteurs du milieu tout au long de sa conception, de son exécution et de son évolution.
  • Le projet s’assure que, dans toutes ses phases, la représentation citoyenne et la diversité des représentant·e·s du milieu est maintenue.
  • Le projet met en place des indicateurs pour l’atteinte des objectifs en regard de la biodiversité, de l’habitation, de la mixité des usages et de la mobilité. Le suivi de ces indicateurs fait partie des processus de gouvernance et de reddition de compte aux citoyen·ne·s.

2. Biodiversité

  • Le projet intègre un réseau continu et ininterrompu dédié à l’émergence et la régénération des écosystèmes (friches et boisés).
  • Le projet intègre un réseau continu et ininterrompu dédié à l’agriculture urbaine (agroforestier, permaculturel, jardins collectifs et communautaires, etc.).
  • Le projet permet la renaturalisation des berges.
  • Le projet intègre une biodiversité indigène, diversifée, rustique et nourricière.
  • Le projet présente une sensibilité écologique pour la récupération du milieu bâti existant.
  • Le projet présente une sensibilité écologique pour les matériaux employés (provenance, récupération, qualité matérielle, etc.) dans les nouvelles constructions.

3. Habitation

  • Le projet permet l’implantation d’une mixité de type d’habitations.
  • Le projet prévoit un ratio d’un logement bâti pour chaque emploi créé.
  • Le projet présente des modèles d’habitations novateurs sur les plans de l’architecture, de la mixité sociale, de la durabilité et de l’écologie.
  • Le projet prévoit un minimum de 52 % de logements communautaires et abordables.
  • Le projet prévoit différents types de logements communautaires et abordables développés par et pour les citoyen·ne·s (OBNL, fiducies, coopératives, etc.).

4. Mixité des usages

  • Le projet permet un quotidien basé sur la marche.
  • Le projet intègre le «commun urbain» comme centralité.
  • Le projet intègre l’ensemble des services quotidiens dans des rayons de marche de 800 m (10 minutes).
  • Le projet intègre des services, locaux, maraîchers et artisanaux.
  • Le projet propose un ratio territorial de 50% de fiducies (FUS ou FUSA) gérées par des comités citoyens, coopératives et/ou OBNL.
  • Le projet assure un accès public aux berges pour tous et toutes.
  • Le projet o re des services de valorisation des matières résiduelles de proximité accessibles à l’ensemble des citoyen·ne·s.

5. Transports

  • Le projet priorise les piétons et facilite la marche.
  • Le projet intègre un réseau complet de pistes cyclables utilitaires.
  • Le projet permet à l’ensemble des citoyen·ne·s d’accéder au transport collectif dans un rayon de 800m (10 min) de marche.
  • Le projet intègre un réseau complet de ruelles.
  • Le projet permet l’abolition des barrières entre Limoilou et Maizerets.
  • Le projet intègre des espaces de covoiturage.

Références

1. Ville de Québec (2020). PROJET DE ZONE D’INNOVATION LITTORAL EST. En ligne: https://www.ville.quebec.qc.ca/apropos/planification-orientations/amenagement_urbain/grands_projets_ urbains/zone-innovation-littoral-est/docs/projet-de-zone-d-innovation-littoral-est.pdf

2. C’est ce que laisse deviner le document de 194 pages présentant la vision du Littoral Est. Ibid.

3. Zalasiewicz(2017).T heWorkingGroupontheAnthropocene:Summaryofevidenceandinterim recommendations . Anthropocene 19:55-60

4. Ville de Québec (1er avril 2019). Séance du conseil de ville du 1er avril 2019 . En ligne: https://www.ville.quebec.qc.ca/docs/pv/rubriques/resolutions/CV/2019/CV-2019-0277.pdf

5. Journal Métro (21 septembre 2020). Montréal achète le boisé North Ridge pour son Grand parc de l’ouest . En ligne: https://journalmetro.com/local/ouest-de-lile/2523942/north-ridge-montreal-achete-le-boise-north-ridge-pour-son-grand-parc-de-louest/

6. Table citoyenne Littoral Est (2020). Plaidoyer pour un Littoral Est écologique, social et économique. En ligne: https://simonparent.com/portfolio/plaidoyer-pour-un-littoral-est-ecologique-et-social/

Reterritorialisons Québec

L’asservissement mondial aux logiques néolibérales est quasi total. Pensons à l’emprise de la propriété privée sur le territoire, le salariat sur le temps, GAFAM sur les données personnelles, Monsanto sur la production agricole, Nestlé sur les bassins hydrographiques, la publicité sur la sphère publique, l’oligopole automobile sur les déplacements, l’industrie pétrolière sur la matérialité…

En Amérique du Nord, l’une des seules activités urbaines rendues possibles hors de l’habitation est la consommation. Le réseau autoroutier, tel un système artériel qui conduit les flux sanguins vers les organes vitaux, raccorde les automobilistes aux centres commerciaux ; des temples voués à la consommation. En ville, c’est l’artère commerciale reprend cette charge sémantique. Aux dimanches passés à l’église ont succédé des séances de magasinage.

La résultante physique du libéralisme

Dans ce contexte, il est alors essentiel de comprendre que l’occupation territoriale dont nous héritons est le produit de l’érosion du bien commun par des intérêts privés : rue privée, terrain privé, espace privé, mobilité privée, pratique privée, boisé privé…

À Québec, ce rapport hégémonique a engendré une ville diffuse à la fois physiquement, socialement et géopolitiquement, dominée par ses banlieues-dortoirs. En 70 ans, la superficie du territoire urbanisé s’est multipliée par douze alors que la population n’a même pas triplé. Et les fusions municipales de 2002 ont complété l’absorption des quartiers historiques par les tissus périphériques. Résultat : plus de 70 % des citoyen·ne·s s de la ville résident aujourd’hui dans une banlieue où règne l’isolement social, l’abondance des ressources matérielles et l’exclusivité des usages de la voiture1 ; un cercle vicieux qui confère assurément le pouvoir à des élu·e·s reflétant cette réalité sociale dominante et qui désavantage systématiquement les habitant·e·s des quartiers centraux.

Puis, profitant de la captivité des automobilistes et du financement privé offert par l’industrie de consommation, des animateurs toxiques de radios-poubelles, tels qu’André Arthur, Jeff Fillion et Éric Duhaime, dénigrent quotidiennement tout ce qui diffère des modes vie égoïstes qu’ils représentent : autochtones, écologistes, féministes, artistes, cyclistes, pauvres, groupes communautaires, locataires2

La culture néolibérale a colonisé les mentalités et la forme physique de l’occupation territoriale tout en veillant au maintien de son monde cancérigène. Alors, comment sortir de cette prison ?

Un message de Gaïa

Depuis des décennies, l’écologie se heurte à l’indifférence d’une classe dominante qui, au nom de la sacro-sainte économie et d’une accumulation infinie du capital, refuse catégoriquement de remettre en cause des modes de production écocidaires faisant abstraction des réalités du monde. Alors qu’il semblait impossible de sensibiliser la population à la corrélation entre nos modes de vie post-modernes et les bouleversements écosystémiques, la Covid-19 a réalisé l’improbable : en seulement quelques semaines, le virus a imposé un frein à l’économie mondiale, révélé la fragilité des structures locales et fait resurgir un élan de solidarité. Soudainement, il est devenu possible d’instaurer des mécanismes étatiques capables d’organiser une transformation des pratiques sociales à l’échelle mondiale.

Ce ralentissement imposé par les forces du vivant apparaît alors comme une véritable occasion et une preuve de notre capacité à transformer les communautés locales de manière à faire émerger une culture de l’entraide. Gaïa a ouvert un champ des possibles. Maintenant, comment saisir ce nœud événementiel pour éveiller une conscience du lieu, reterritorialiser les pratiques culturelles et renouer avec le vivant ?

L’ossature d’une résilience collective

En partant du constat qu’au Québec, la banlieue diffuse est la réalité physico-spatiale dominante et que la mobilité est responsable de 43% des émissions totales de GES, un investissement essentiel serait la récupération et la nationalisation de l’ossature ferroviaire qui a structuré l’établissement humain pendant plus de 100 ans. Rappelons que cette dernière a été négligée, abandonnée ou convertie depuis l’émergence des transports routiers au tournant de la 2e guerre mondiale, mais qu’il suffirait simplement de la réinvestir pour relier l’ensemble du Québec. Un tel projet, en plus de collectiviser les déplacements provinciaux, réduire les émissions de GES liées aux transports et affaiblir l’emprise des oligopoles automobile et pétrolier sur nos vies, offrirait une chance réelle de repenser radicalement l’occupation territoriale depuis deux objectifs précis : régénérer les écosystèmes et assurer la résilience des communautés locales.

Les corridors ferroviaires, puisqu’ils traversent la quasi-totalité de la province, pourraient servir d’ancrage physique pour l’émergence d’un nouveau rapport au monde. À partir des gares et des conditions territoriales spécifiques à chaque région, une réflexion profonde sur l’établissement humain permettrait d’implanter des modes de gouvernance favorables à l’autodétermination, resserrer les limites de l’urbanisation et définir des pratiques culturelles respectueuses des conditions locales. De plus, une réflexion intégrant les communautés autochtones offrirait une meilleure compréhension des conditions fondamentales du territoire et des possibilités de régénération des écosystémiques favorables à la cohabitation des espèces. La gare comme nœud spatio-temporel permettrait d’élaborer des pactes de souveraineté alimentaire entre les milieux habités et les espaces nourriciers de proximité, de renforcer les communs par la multiplication de fiducies foncières à vocations écologique et sociale, de valoriser des savoir-faire territoriaux propre aux réalités bio-physiques du lieu, bref, d’apprendre à vivre, ensemble et dans le respect du vivant, sur un territoire dont nous prenons soin.

Vers une culture de l’entraide

À Québec, les trains complèteraient le réseau structurant de transport en commun (RSTC) en desservant à la fois les banlieues et la région : corridor des Cheminots au nord, côte de Beaupré à l’est, Lévis au sud et ligne Québec-Windsor à l’est. Un réseau polycentrique pourrait ainsi relier les différents noyaux de peuplement de la province en longeant les bassins hydrographiques et les vallées.

Depuis cette ossature et pour en finir avec le règne hégémonique de la propriété privée, il serait alors essentiel de travailler à la radicalisation des communautés locales en faisait tout pour court-circuiter les logiques asservissantes du libre-marché. Les travailleurs et travailleuses affecté·e·s par les crises en cours seront plus vulnérables face à l’emprise toujours plus exclusive du Capital, mais l’instabilité est aussi une occasion de redonner un sens à nos vies, de prendre racines, en établissant les bases d’une culture post-croissance basée sur la collaboration, l’entraide et la régénération.

En ville, forçons la fermeture et le retrait des équipements nocifs — incinérateur, usines, port, autoroutes —, militons pour le resserrement du périmètre d’urbanisation, transformons les devantures de la banlieue en jardins, occupons et revendiquons des terrains, attaquons les multinationales, développons des visions citoyennes de l’aménagement libres des impératifs financiers, déployons des réseaux permaculturels et agroforestiers des les ruelles, bloquons les rues, collectivisons nos savoir-faire dans des ateliers partagés, rassemblons-nous dans des communs pour faire évoluer nos pensées, combattons l’obsolescence programmée dans des cafés-réparation, soutenons les actions de désobéissance civile, utilisons exclusivement la monnaie locale — le BLÉ — et encourageons des initiatives favorables aux cultures maraîchères locales comme le Marché de Proximité, le Haricot Magique ou l’Accomodation Bio. En somme, soutenons des projets communs dans lesquels nous pourrons, comme l’évoque Yves-Marie Abraham, « produire moins, partager plus, et décider ensemble3».

Ne manquons pas l’occasion de rendre révolu ce qui nuit à la chose commune. Apprivoisons l’incertitude, revendiquons des terres pour le bien commun et organisons-nous. Travaillons, plus que jamais, pour le vivant. Fabriquons, réparons, transmettons, soignons, collectivisons. Reterritorialisons les savoirs, savoir-faire et savoir-être ancestraux liés à la sagesse environnementale historique et apprenons à vivre, ensemble, de façon humble, respectueuse et symbiotique parmi la complexité du vivant.


1. David Gordon, « Still Suburban ? Growth in Canadian Suburbs, 2006-2016 », [en ligne], http://www.canadiansuburbs.ca/files/Still_Suburban_Monograph_2016.pdf

2. À ce sujet, lire Dominique Payette, Les brutes et la punaise : les radios-poubelles, la liberté d’expression et le commerce des injures. Montréal, Lux, 2019

3. Yves-Marie Abraham, Guérir du mal de l’infinie, Montréal, Écosociété, 2019


Article publié dans l’édition #85 de la revue à babord

Abolir la propriété privée

«On semble en somme incapables de penser au-delà du cadre marchand, à l’intérieur duquel on oppose nécessairement les propriétaires et les locataires ; incapables de penser la ville comme un milieu de vie et le logement comme un droit. On se cramponne plutôt à l’idée que l’immobilier est une source d’enrichissement légitime pour les propriétaires, et une faveur consentie aux locataires. Le logement est pourtant un enjeu de participation démocratique et de dignité humaine. Et tant qu’on acceptera d’en parler comme d’un objet d’investissement, et d’aborder le prix des loyers comme celui de n’importe quel bien, il sera impossible de régler la crise du logement et d’offrir des conditions de vie décentes au plus grand nombre.»

Dans cet article, Aurélie Lanctôt soulève un problème structurel persistant qui mérite d’être approfondi et remis en cause : le rapport fondamental que nous entretenons avec le territoire; celui de la propriété privée, de la «possession» du monde. Pour certaines cosmogonies autochtones, la terre ne nous appartient pas; c’est nous qui appartenons à la terre. Cette relation renverse complètement nos rapports au vivant et, plutôt que de suggérer une domination de l’humain sur l’ensemble des communautés biotiques, elle positionne l’humain comme partie intégrante des écosystèmes complexe constituant Gaïa.

À ce sujet, «l’aménagement du territoire» obéit à des logiques de domination perpétuées depuis des siècles par l’entité légale qu’est la «propriété privée»; une construction anthropique qui accentue systématiquement les inégalités en opposant les propriétaires aux occupants, l’activité lucrative à celle dite non lucrative. Le problème structurel est alors que l’ensemble des réglementations sont constituées de manière à favoriser les projets privés à but lucratif.

En ce sens, promoteurs, commerçants, entreprises, restaurateurs, et particuliers (privilégiés) accèdent sans problème à la propriété privée puisque le modèle organisationnel leur permet de faire fructifier leurs investissements, soit par la vente de produits à profit, soit par les processus de spéculation qui engendrent une élévation perpétuelle de la valeur marchande des terrains.

Or, dès qu’un organisme ou un individu s’inscrit dans un objectif ou une mission à but non lucratif (le soin, le partage, la collaboration, la régénération, l’autonomisation, etc.), il est systématiquement désavantagé puisqu’il ne répond pas aux impératifs économiques du marché, c’est-à-dire la création infinie de valeur économique «marchandisable». Il doit alors se plier à la dictature des propriétaires terrestres et des politiques qui les avantagent.

Pour relancer Mme Lanctôt, on pourrait affirmer que tant et aussi longtemps que les entités légales prédominantes qui nous rattachent au territoire sont des propriétés privées, nous serons complètement à la merci des logiques spéculatives et donc, de ceux qui possèdent le plus de Capital.

Si nous souhaitons réellement remédier à ces problèmes structurels et envisager un rétablissement social et écologique, abolissons la propriété privée et favorisons des modes d’occupation territoriaux sans but lucratif voué aux pratiques régénératrices.