le tramway, la consommation et la reproduction de la mort

En lisant ces quelques «résident-es» de Québec, on saisit mieux le niveau d’abstraction qu’occasionne l’implantation du tramway face aux mutations qui s’opèrent au sein des dynamiques urbaines de Québec. Comme à la vue d’un objet qui brille au soleil, on semble aveuglé par le scintillement et incapable de saisir la forme même de l’objet.

En fait, à la lecture de ce plaidoyer «pour le tramway sur la 3e avenue», on devine que les «résident-es» en question sont complètement obnibulé-es par les promesses de l’équipement de transport qu’est un tramway et oublient à peu près tout ce dont il est question : l’implantation d’un système de mise en relation des composantes urbaines et des pratiques sociales.

Notons toutefois que cette abstraction teinte le débat public depuis les premières germes du projet, mais tant et aussi longtemps que le tramway n’est pas construit, il semble essentiel de le remettre en question.

D’abord, et il faut le donner à ce groupe, le tramway est effectivement une occasion de revoir l’organisation des déplacements en ville de manière à miser davantage sur la mobilité active et collective. On peut donc y voir du positif. Or, pour réellement influencer les modes de transports, il faudra accepter de retirer des espaces à l’automobile. Il reviendra alors aux automates de la Ville de Québec et aux Marc Des Rivières de ce monde de retirer quelques mètres carrés de bitume de la voie publique, ce qui semble être, pour l’instant, une tâche impossible pour des ingénieurs bien formatés. Et à ce moment, les technocrates opteront probablement pour l’installation de nouvelles surfaces de bitume bien lisses faisant office de trottoir, ou de «rue conviviale».

Évidemment, il n’y aura rien pour laisser respirer les sols qui étouffent. Mais ça, les «résident-es» n’en parlent même pas. Ça n’existe pas. Le sol est un plateau. Nous y reviendrons.

Voilà, la question des transports est réglée. Tout comme le côté «positif» de l’implantation du tramway. Quelques personnes de plus prendront le transport collectif, plusieurs y accéderont par la marche et le vélo et peut-être que quelques voitures en moins circuleront dans les quartiers centraux. Mais pour arriver un tel objectif, il faudra que les règlements d’urbanisme changent miraculeusement afin que les nouvelles constructions cessent d’intégrer systématiquement des cases de stationnement ; une autre question évacuée par nos «résident-es»…

Ensuite, et c’est là que l’abstraction se devine, il semble essentiel d’interroger le contexte dans lequel s’implante une ossature de mobilité collective et de voir comment adresser, par l’entremise d’un tel équipement public, certains enjeux de notre époque.

À ce sujet, deux éléments semblent incontournables: l’effondrement des écosystèmes planétaires et la crise du logement qui sévit violemment dans les centres urbains au grand détriment des populations vulnérables et marginalisées.

Mais ni l’un ni l’autre n’est abordé par ce groupe de «résident-es», et ce, même si le tramway est une occasion réelle de revoir en profondeur les dynamiques urbaines, les pratiques sociales, ce que nous souhaitons mettre collectivement en relation et, plus largement, la manière dont nous désirons interagir avec le monde. Alors que révèle réellement cette demande des «résident-es» pour le passage d’un tramway sur la 3e avenue – plutôt que sur la 4e avenue ?

En fait, à la lecture du plaidoyer, ce qui ressort comme élément premier est la question des opportunités commerciales.

Le tramway, en mettant en relation les différentes artères commerciales de la ville, renforcera ses dynamiques consuméristes et facilitera l’accès à des lieux de consommation pour les habitant-es de Québec: plus de temps passé dans les restaurants, les lieux de divertissement et les boutiques permettant d’acheter toute sorte de produits importés. Vive la consommation !

Il faut dire, toutefois, que cette logique consumériste n’est pas étrangère à la ville. Au contraire, elle est intimement liée à ses origines et à son évolution.

Ainsi, comme l’expliquait l’historien Lewis Mumford dans son ouvrage colossal «La Cité à travers l’histoire», la cité, étant repliée sur elle-même, est complètement vulnérable et dépendante aux externalités, à ce qui lui vient de l’extérieur. Elle vampirise son «environnement». La ville, sans consommation, n’existe pas. La ville, sans sols fertiles, n’existe pas.

Et c’est en entretenant cette relation parasitaire au monde que la ville le détruit. C’est d’autant plus vrai à une époque où plus de 50% des populations mondiales habitent en ville et plus de 90% des canadien-nes résident soit en ville, soit en banlieue ; deux milieux dont l’existence repose fondamentalement sur la consommation d’externalités.

Il semble alors que c’est précisément cette question qui devrait être abordée au moment où, simultanément, se déploie une infrastructure capable de réorganiser les pratiques sociales, s’effondrent les écosystèmes planétaires et disparaissent à vue d’œil l’ensemble des communautés biotiques : comment réintégrer la vie dans les milieux humanisés (par «vie», on entend tout ce qui relève du non-humain) ? Comment renouer avec le sol de manière à le renforcer, à la régénérer ? Comment renverser la relation parasitaire qu’entretiennent les milieux humanisés avec le monde pour qu’enfin, il y ait mutualisme et que cette relation ne soit plus au seul profit de l’être humain (par l’humain, pour l’humain, au détriment de tout le reste) ?

Voilà des questions que nous devrions soulever dans le contexte de l’implantation d’une infrastructure de transport collectif permettant l’organisation des déplacements d’une population sur un territoire; que mettre en relation ?

Or, à la lecture de ce plaidoyer, on devine que le tramway de Québec ne sera rien d’autre qu’un outil voué au renforcement des dynamiques consuméristes en milieu urbain.

Aussi, puisque la question du logement social brille par son absence dans les discours «pro-tramway», on devine que les rôles premiers de l’infrastructure collective seront de stimuler la spéculation, faire croître la valeur foncière du «parc immobilier», urbaniser plus de sols et consolider les milieux de vie reposant sur la consommation de masse et le divertissement.

Ainsi, une fois l’infrastructure collective implantée, les propriétaires s’enrichiront, les architectes se prostitueront, les taxes foncières de la ville augmenteront, les industries de haute-technologies s’implanteront (aux extrémités du tramway), les citadins consommeront, les quartiers centraux se gentrifieront, les populations vulnérables se marginaliseront, les sols se raréfieront, les communautés biotiques disparaitront et les écosystèmes planétaires s’effondreront. Alouette !

Et nous nous déplacerons en tramway.

Il semble plus que temps que cesse ce cirque reproduisant sans cesse une économie croissanciste vouée à la mort. Plutôt que de tuer les communautés du vivants, tuons cette existence urbaine distraite et oisive, reposant sur les dynamiques de la consommation de masse. Et réimaginons un éventail de relations bénéfiques entre l’humain et les communautés biotiques.

C’est l’essence même de la ville qu’il nous faut interroger: les forces capitalistes qu’elle matérialise, les relations sociales qu’elle tend à reproduire, les existences distraites et oisives qu’elle conditionne, l’aliénation et le niveau de distraction qu’elle induit, les rapports de domination qu’elle entretient avec les communautés du non-humain, les modèles agricoles insoutenables qu’elles obligent, la condition artificielle des sols qu’elle lègue aux suivant-es, le contrôle qu’elle exerce sur la vie…

Que meure la ville, pour qu’enfin émerge la vie !

Québec inc. 2.0, ou la « siliconisation de la vallée du Saint-Laurent »

Sous l’épais nuage de fumée qu’est devenue la couverture médiatique de la pandémie de covid-19 s’opèrent des mutations socio-politiques, territoriales et structurelles qui sont très peu discutées: le Québec, comme l’ensemble des pays industrialisés, se numérise à une vitesse fulgurante et passe à l’ère des technologies de surveillance.

À ce jour, 23 «zones d’innovation» se déploient sur le territoire provincial.

À l’ombre des projecteurs, la Coalition Avenir Québec appuie sur l’accélérateur et implante une version numérique du rêve que poursuit François Legault depuis 2013: le «Projet Saint-Laurent».1

Récemment, Jonathan Durand Folco, professeur à l’Université Saint-Paul, qualifiait cette numérisation du Québec de «siliconisation de la vallée du Saint-Laurent». En effet, cette référence à la Silicon Valley californienne, ou encore au Sidewalk Labs de Toronto, illustre assez bien l’influence des GAFAM dans la logique organisationnel des espaces industriels 2.0 que sont les «zones d’innovation».

Et c’est en observant les détails d’une de ces zones qu’on saisit l’essence des mutations techno-industrielles qui s’opèrent, et ce qui les rapproche de la mégalomanie des GAFAM.

En ce sens, dans les «perspectives d’avenir» de la «Zone d’innovation Littoral Est» qu’impose aujourd’hui la Ville de Québec aux résident-es du quartier Maizerets, on peut lire les énoncés suivants : «surveillance des comportements des consommateurs en temps de restrictions» (p.56), «accroissement analytique des données massives » (p.56), «laboratoire d’expérimentation des technologies 5G» (p.56), «quartier d’essai des technologies 5G» (p.60), «zone surveillée en continu et connectée» (p.60) et «implication citoyenne éthique» (p.60).2

On peut dès lors s’interroger : pourquoi cet engouement pour les technologies de l’information? Qui sera responsable de définir «l’éthique» derrière l’utilisation de ces technologies? À quelles fins seront récoltées et utilisées les données? Qu’est-ce que tout cela implique pour les communautés locales?

On obtient déjà quelques éléments de réponse dans les documents d’appel à projet du gouvernement Legault.

En fait, les «zones d’innovation» ont pour objectif premier de stimuler le déploiement des hautes-technologies et «d’attirer des investissements pour la croissance et la hausse de la productivité des entreprises.»3

D’un point de vue formel et urbanistique, elles comptent «sur la présence d’infrastructures telles que des zones industrialo-portuaires, des pôles logistiques, des parcs technologiques et des parcs industriels».4

Par exemple, dans la région de Québec, c’est le Port de Québec qui se trouve au coeur de la «zone d’innovation Littoral Est» avec son projet Laurentia. Et l’importance des «zones d’innovation» pour la CAQ pourrait difficilement être mieux affirmée qu’avec la mise en relation du tramway et du 3e lien qui relie Québec à la Ville de Lévis qui prévoit également miser sur l’innovation pour relancer son économie.5

Parent. 2021. Les «Zones d’innovation» dans la région de Québec, le tramway et le 3e lien.

De plus, l’organisation de ces territoires techno-industriels sera entièrement dictée par un «conseil d’administration majoritairement constitué de représentants d’entreprises et sous la présidence d’un représentant du milieu des affaires de la région». 6

On devine donc que le déploiement des «zones d’innovation» est une nouvelle forme de privatisation de la vallée du Saint-Laurent basée sur la collecte de données massives (Big Data), or numérique du 21e siècle.

Ainsi, on implante des zones surveillées sur les territoires afin de permettre une collecte d’informations maximale par des entreprises privées; collecte massive qui permet de mieux comprendre, prédire et influencer le comportement des individus à des fins de marchandisation et de contrôle.

On peut donc grandement douter de l’éthique qui motive le déploiement des «zones d’innovation» et la gestion des données publiques, surtout en sachant que le ministre responsable de ces projets est Pierre Fiztgibbon ; ce même ministre qui veille, entre autres, à la commercialisation des données de la RAMQ et à la privatisation du «Panier Bleu».

Mais tandis que s’opère cette «siliconisation de la vallée du Saint-Laurent», un élément devient encore plus frappant : le gouffre abyssale qui sépare les mentalités colonisées par l’économie marchande que symbolise la CAQ et les réalités bio-climatiques liées à l’effondrement des écosystémiques planétaires (perte massive de biodiversité, appauvrissement généralisé des sols, réchauffement de la biosphère, montée des eaux, destruction des forêts, etc.)

En ce sens, il est clair que les mutations techno-industrielles annoncées par la CAQ s’inscrivent dans la continuité des logiques du capitalisme néo-libéral: extraction et mobilisation de métaux rares nécessaires à la fabrication des objets de haute-technologies, destruction des sols, spécialisation et hiérarchisation du travail, dépendance aux dynamiques impérialistes de la mondialisation, privatisation et métropolisation du territoire (urbanisation, spéculation et gentrification), déterritoritorialisation des pratiques culturelles (renforcement de l’emprise des écrans) et consommation massive d’énergie.

Il semble donc essentiel, au moment où émergent ces grandes mutations techno-capitalistes et où s’effondrent, simultanément, les écosystèmes qui supportent la vie sur terre, de nous interroger sur les conditions territoriales que nous léguons aux générations suivantes.

À Québec, depuis 2019, la Table citoyenne Littoral Est7 milite pour un littoral citoyen et propose, en opposition à ce déploiement techno-capitaliste, une perspective territoriale respectueuse des réalités sociales et bio-climatiques: renaturalisation des berges du Saint-Laurent, création de corridors écologiques (verts, bleus, bruns, noirs), espaces de permaculture et d’agro-foresterie, reterritorialisation des pratiques culturelles (artisanat et savoirs traditionnels), renforcement des communs dédiés au soin, au partage et à la collaboration, gouvernance citoyenne, mobilité active et collective, fiducie foncière d’utilité sociale et écologique, accès au logement pour tous, etc.8

Enfin, dans ce moment charnière de l’occupation territoriale et de sa planification, il semble essentiel de poser cette question fondamentale : «Que souhaitons-nous léguer aux générations suivantes : des zones de surveillance hyper-connectées ou des écosystèmes régénérés?»


  1. Les Affaires. 2020. Des zones porteuses pour le Québec. En ligne : https://www.lesaffaires.com/dossier/special-innovation/des-zones-porteuses-d-avenir-pour-le-quebec/621789
  2. Ville de Québec. 2020. Projet de Zone d’innovation Littoral Est. En ligne : https://www.ville.quebec.qc.ca/apropos/planification-orientations/amenagement_urbain/grands_projets_urbains/zone-innovation-littoral-est/docs/projet-de-zone-d-innovation-littoral-est.pdf
  3. Ministère de l’économie et de l’innovation. 2020. Guide de présentation d’un projet de Zone d’innovation. En ligne : https://www.economie.gouv.qc.ca/fileadmin/contenu/documents_soutien/zones_innovation/guide_projet_zones_innovation.pdf
  4. Ibid.
  5. FM93. 2021. PRIMEUR | Une zone d’innovation dans l’est de Lévis ? En ligne : https://www.fm93.com/nouvelles/politique/379863/primeur-une-zone-d-innovation-dans-l-est-de-levis
  6. Ministère de l’économie et de l’innovation. 2020. Guide de présentation d’un projet de Zone d’innovation.
  7. Table citoyenne Littoral Est. En ligne: http://www.littoralcitoyen.org
  8. Table citoyenne Littoral Est. 2020. Plaidoyer pour Littoral Est écologique, social et économique. En ligne : https://e473d177- 9b3a-41c5-986d-def413ffe500.filesusr.com/ugd/822e28_f508861f51724376bb3186a5558bbc5a.pdf

06. Mobilités, capitalisme et reterritorialisation

Présentation concernant l’histoire des mobilités de Québec suite à l’arrivée des colons, l’influence du capitalisme sur les mutations urbaines et la reterritorialisation des pratiques culturelles par Simon Parent, designer urbain, suivie d’une chronique traitant du cyclisme utilitaire à Québec par Michaël Gosselin.

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À nous la terre – CKIA 88,3 FM

La vision Chaudière: un écocide annoncé

L’anthropocentrisme: une menace pour le vivant

Dans son «portrait du territoire» concernant le développement du secteur Chaudière1, la ville de Québec expose une analyse caractérisée par l’ignorance du vivant, la domination de l’humain sur le non-humain et l’abstraction des réalités biophysiques du monde; une analyse totalement anthropocentrique.

D’abord, les quatre grands thèmes présentés dans le document sont les suivants: «activités et vocation», «cadre bâti et aménagement du domaine privé», «mobilité et déplacements» et «aménagement des rues et des espaces verts ou publics». On y parle notamment, sous la forme de points très peu élaborés, de la prédominance des tissus génériques, diffus et monofonctionnels de la banlieue, des espaces dédiés à une consommation de masse mondialisée (IKEA et «powercenter») et de l’étalement urbain en cours (domaine le Gendre).

Dans le document de 32 pages, on présente une analyse des tissus limitrophes, des images génériques de ce que pourrait être un milieu humanisé orienté sur la consommation, des schémas d’aménagement insignifiants montrant de grandes zones colorées et un portrait pathétique de la mobilité exposant le caractère autocentré des milieux limitrophes. Mais jamais on ne mentionne ce qui compose les boisés et les friches, ces lieux de biodiversité que la ville nomme «espaces vacants» ou «grands terrains non occupés à leur plein potentiel». Ce document est plutôt l’annonce d’une expansion des milieux humanisés au détriment des milieux dits «naturels»; le prolongement des milieux urbanisés; l’étalement urbain.

Ignorance ou malhonnêteté?

En fait, sur 32 pages, une regroupe les noms de cinq parcs du secteur et une autre annonce une intention «d’aménager» des «espaces verts» consacrés au divertissement des humains qui habiteront le secteur Chaudière. On annonce que les boisés seront humanisés (aménagés). Et c’est la seule attention portée à ces lieux de biodiversité. Pourtant, les espaces végétalisés abritant une biodiversité constituent plus de 80% des superficies concernées par les transformations (figure 1). Ce n’est donc pas parce qu’on fait abstraction d’un boisé sur une représentation graphique qu’il n’existe pas (figure 2). Une représentation aussi simpliste du lieu témoigne simplement de la pauvreté de l’esprit qui l’a dessiné.

Figure 1. Secteur Chaudière concerné par les transformations: un espace majoritairement occupé par une faune et une flore indigène.

Figure 2. Représentation graphique du secteur Chaudière: le blanc comme abstraction des réalités biophysiques du lieu.

Établir un portrait honnête du secteur concerné par les transformations reviendrait alors à établir une liste des espèces vivantes qui habitent le milieu: flore, faune, insectes et microbiologie. Pourtant, hormis sa présence sur quelques photos annonçant son ravage, cette biodiversité brille par son absence. N’est-ce pas là une preuve suffisante du manque total de respect qu’exprime l’administration municipale envers le vivant? Elle ne considère simplement pas son existence.

Et, comme démonstration flagrante du mépris qu’ont les fonctionnaires envers les communautés biotiques, on ose qualifier une friche de «terrains vacants» (figure 3), comme si la seule raison d’être de ce sol était d’accueillir une construction anthropique. Ainsi, pour cette mentalité de colon capitaliste qui accapare le vivant pour satisfaire ses propres intérêts, le sol est «vacant» jusqu’à ce qu’une construction lucrative y soit érigée.

Figure 3. Des «terrains vacants» qui sont l’habitat d’une faune, une flore et une microbiologie indigène. Source: Ville de Québec, 2020. Vision – Secteur Chaudière: Portrait du territoire

Mais ce vocabulaire réducteur n’est que la pointe de l’iceberg. Dans le document qui témoigne d’un esprit administratif complètement limité, on peut lire l’énoncé suivant concernant les potentiels d’expansion du cadre bâti: «[p]eu de contraintes d’insertion étant donné les vastes étendues disponibles»2. Autrement dit, pour les fonctionnaires de la ville de Québec, un espace de biodiversité est un espace que l’humanité peut ravager sans contraintes et sans scrupules. Mais n’est-ce pas précisément ce type de raisonnement dangereux qui nous a menés à une extinction de masse et un effondrement des écosystèmes? Détruire le vivant pour satisfaire les besoins insatiables de l’humanité, c’est le propre de l’Anthropocène.

Ceci n’est pas un TOD, c’est un écocide

Enfin, annoncer un TOD pour justifier le ravage d’un milieu boisé et de sols potentiellement fertiles est un exercice d’une profonde malhonnêteté intellectuelle.

Un tramway est une infrastructure sur rails qui devrait servir à consolider la desserte des transports collectifs dans les milieux déjà humanisés afin de réduire drastiquement l’utilisation de la voiture tout en desservant un plus grand nombre de personnes possibles. Et le TOD devrait servir à faciliter le passage d’un mode de transport collectif à l’autre dans un milieu donné, en priorisant toujours la marche.

Or, dans le cas du secteur Chaudière, le tramway ne peut pas servir à l’implantation d’un TOD puisque le milieu bâti est pratiquement inexistant. Urbaniser en détruisant un boisé pour ensuite qualifier le nouveau secteur de «TOD» est plutôt simpliste. L’usage de ce mot apparaît alors comme une nouvelle tentative de «greenwashing» (après l’échec lamentable des «écoquartiers») servant à faire avaler le ravage d’un lieu de biodiversité aux groupes soi-disant environnementaux de Québec.

Le passage du tramway dans le secteur n’est rien d’autre qu’un levier pour la spéculation foncière, un justificatif pour le ravage des milieux naturels et une opportunité d’étalement urbain servant à faire augmenter le revenu foncier de l’administration publique. Il faudra expliquer à nos enfants que c’est parce que les arbres ne payaient pas de taxes que nous les avons massacrés alors que nous savions très bien qu’ils contribuaient au maintien de nos propres conditions d’existence.

Bref, nous vivons à une époque de fragilité où l’humanité a trop empiété sur les milieux naturels. Les seuils biophysiques sont dépassés et repoussés chaque année3. La capacité planétaire de renouvellement des ressources ne peut, en aucun cas, soutenir nos modes de vie consuméristes. Dans ce contexte, planifier l’expansion des milieux humanisés au détriment des boisés devrait être un crime. Et ce type de «consultation publique» ne devrait jamais avoir lieu. Les écosystèmes où peuvent s’épanouir pleinement les communautés biotiques sont ce qu’il y a de plus précieux sur cette Terre en cette époque d’Anthropocène. Leur destruction massive est un écocide. Et jamais un TOD, aussi «écologique» soit le discours qu’on tentera de lui accoler, ne pourra contribuer au rétablissement d’un quelconque équilibre écosystémique.

La seule réponse qui puisse permettre un réel gain écologique pour le secteur est un renforcement des écosystèmes participant à la régénération des communautés biotiques indigènes. Et pour arriver à un tel résultat, le tramway ne doit jamais traverser le secteur Chaudière et l’urbanisation prévue ne doit jamais voir le jour. Les seuls motifs qui devraient, sur l’ensemble du territoire, justifier l’implantation du réseau structurant de transport collectif (RSTC) est le suivant: la planification du retrait des milieux humanisés permettant une régénération des écosystèmes locaux. Pas l’urbanisation, ni le développement immobilier ou encore la hausse des taxes foncières, mais bien la régénération du vivant.

Le développement du secteur Chaudière n’est pas un TOD, c’est un écocide.

Références:

1. Ville de Québec, 2020. Vision – Secteur Chaudière: Portrait du territoire.En ligne: https://www.ville.quebec.qc.ca/apropos/planification-orientations/amenagement_urbain/visions/secteur-chaudiere/docs/VisionChaudiere_ConsultationPubliqueAmont_2020-06-11.pdf

2. Ibid., p. 26.

3. 2021 Earth Overshoot Day. P ast Earth Overshoot Days.En ligne: https://www.overshootday.org/newsroom/past-earth-overshoot-days/

Reterritorialisons Québec

L’asservissement mondial aux logiques néolibérales est quasi total. Pensons à l’emprise de la propriété privée sur le territoire, le salariat sur le temps, GAFAM sur les données personnelles, Monsanto sur la production agricole, Nestlé sur les bassins hydrographiques, la publicité sur la sphère publique, l’oligopole automobile sur les déplacements, l’industrie pétrolière sur la matérialité…

En Amérique du Nord, l’une des seules activités urbaines rendues possibles hors de l’habitation est la consommation. Le réseau autoroutier, tel un système artériel qui conduit les flux sanguins vers les organes vitaux, raccorde les automobilistes aux centres commerciaux ; des temples voués à la consommation. En ville, c’est l’artère commerciale reprend cette charge sémantique. Aux dimanches passés à l’église ont succédé des séances de magasinage.

La résultante physique du libéralisme

Dans ce contexte, il est alors essentiel de comprendre que l’occupation territoriale dont nous héritons est le produit de l’érosion du bien commun par des intérêts privés : rue privée, terrain privé, espace privé, mobilité privée, pratique privée, boisé privé…

À Québec, ce rapport hégémonique a engendré une ville diffuse à la fois physiquement, socialement et géopolitiquement, dominée par ses banlieues-dortoirs. En 70 ans, la superficie du territoire urbanisé s’est multipliée par douze alors que la population n’a même pas triplé. Et les fusions municipales de 2002 ont complété l’absorption des quartiers historiques par les tissus périphériques. Résultat : plus de 70 % des citoyen·ne·s s de la ville résident aujourd’hui dans une banlieue où règne l’isolement social, l’abondance des ressources matérielles et l’exclusivité des usages de la voiture1 ; un cercle vicieux qui confère assurément le pouvoir à des élu·e·s reflétant cette réalité sociale dominante et qui désavantage systématiquement les habitant·e·s des quartiers centraux.

Puis, profitant de la captivité des automobilistes et du financement privé offert par l’industrie de consommation, des animateurs toxiques de radios-poubelles, tels qu’André Arthur, Jeff Fillion et Éric Duhaime, dénigrent quotidiennement tout ce qui diffère des modes vie égoïstes qu’ils représentent : autochtones, écologistes, féministes, artistes, cyclistes, pauvres, groupes communautaires, locataires2

La culture néolibérale a colonisé les mentalités et la forme physique de l’occupation territoriale tout en veillant au maintien de son monde cancérigène. Alors, comment sortir de cette prison ?

Un message de Gaïa

Depuis des décennies, l’écologie se heurte à l’indifférence d’une classe dominante qui, au nom de la sacro-sainte économie et d’une accumulation infinie du capital, refuse catégoriquement de remettre en cause des modes de production écocidaires faisant abstraction des réalités du monde. Alors qu’il semblait impossible de sensibiliser la population à la corrélation entre nos modes de vie post-modernes et les bouleversements écosystémiques, la Covid-19 a réalisé l’improbable : en seulement quelques semaines, le virus a imposé un frein à l’économie mondiale, révélé la fragilité des structures locales et fait resurgir un élan de solidarité. Soudainement, il est devenu possible d’instaurer des mécanismes étatiques capables d’organiser une transformation des pratiques sociales à l’échelle mondiale.

Ce ralentissement imposé par les forces du vivant apparaît alors comme une véritable occasion et une preuve de notre capacité à transformer les communautés locales de manière à faire émerger une culture de l’entraide. Gaïa a ouvert un champ des possibles. Maintenant, comment saisir ce nœud événementiel pour éveiller une conscience du lieu, reterritorialiser les pratiques culturelles et renouer avec le vivant ?

L’ossature d’une résilience collective

En partant du constat qu’au Québec, la banlieue diffuse est la réalité physico-spatiale dominante et que la mobilité est responsable de 43% des émissions totales de GES, un investissement essentiel serait la récupération et la nationalisation de l’ossature ferroviaire qui a structuré l’établissement humain pendant plus de 100 ans. Rappelons que cette dernière a été négligée, abandonnée ou convertie depuis l’émergence des transports routiers au tournant de la 2e guerre mondiale, mais qu’il suffirait simplement de la réinvestir pour relier l’ensemble du Québec. Un tel projet, en plus de collectiviser les déplacements provinciaux, réduire les émissions de GES liées aux transports et affaiblir l’emprise des oligopoles automobile et pétrolier sur nos vies, offrirait une chance réelle de repenser radicalement l’occupation territoriale depuis deux objectifs précis : régénérer les écosystèmes et assurer la résilience des communautés locales.

Les corridors ferroviaires, puisqu’ils traversent la quasi-totalité de la province, pourraient servir d’ancrage physique pour l’émergence d’un nouveau rapport au monde. À partir des gares et des conditions territoriales spécifiques à chaque région, une réflexion profonde sur l’établissement humain permettrait d’implanter des modes de gouvernance favorables à l’autodétermination, resserrer les limites de l’urbanisation et définir des pratiques culturelles respectueuses des conditions locales. De plus, une réflexion intégrant les communautés autochtones offrirait une meilleure compréhension des conditions fondamentales du territoire et des possibilités de régénération des écosystémiques favorables à la cohabitation des espèces. La gare comme nœud spatio-temporel permettrait d’élaborer des pactes de souveraineté alimentaire entre les milieux habités et les espaces nourriciers de proximité, de renforcer les communs par la multiplication de fiducies foncières à vocations écologique et sociale, de valoriser des savoir-faire territoriaux propre aux réalités bio-physiques du lieu, bref, d’apprendre à vivre, ensemble et dans le respect du vivant, sur un territoire dont nous prenons soin.

Vers une culture de l’entraide

À Québec, les trains complèteraient le réseau structurant de transport en commun (RSTC) en desservant à la fois les banlieues et la région : corridor des Cheminots au nord, côte de Beaupré à l’est, Lévis au sud et ligne Québec-Windsor à l’est. Un réseau polycentrique pourrait ainsi relier les différents noyaux de peuplement de la province en longeant les bassins hydrographiques et les vallées.

Depuis cette ossature et pour en finir avec le règne hégémonique de la propriété privée, il serait alors essentiel de travailler à la radicalisation des communautés locales en faisait tout pour court-circuiter les logiques asservissantes du libre-marché. Les travailleurs et travailleuses affecté·e·s par les crises en cours seront plus vulnérables face à l’emprise toujours plus exclusive du Capital, mais l’instabilité est aussi une occasion de redonner un sens à nos vies, de prendre racines, en établissant les bases d’une culture post-croissance basée sur la collaboration, l’entraide et la régénération.

En ville, forçons la fermeture et le retrait des équipements nocifs — incinérateur, usines, port, autoroutes —, militons pour le resserrement du périmètre d’urbanisation, transformons les devantures de la banlieue en jardins, occupons et revendiquons des terrains, attaquons les multinationales, développons des visions citoyennes de l’aménagement libres des impératifs financiers, déployons des réseaux permaculturels et agroforestiers des les ruelles, bloquons les rues, collectivisons nos savoir-faire dans des ateliers partagés, rassemblons-nous dans des communs pour faire évoluer nos pensées, combattons l’obsolescence programmée dans des cafés-réparation, soutenons les actions de désobéissance civile, utilisons exclusivement la monnaie locale — le BLÉ — et encourageons des initiatives favorables aux cultures maraîchères locales comme le Marché de Proximité, le Haricot Magique ou l’Accomodation Bio. En somme, soutenons des projets communs dans lesquels nous pourrons, comme l’évoque Yves-Marie Abraham, « produire moins, partager plus, et décider ensemble3».

Ne manquons pas l’occasion de rendre révolu ce qui nuit à la chose commune. Apprivoisons l’incertitude, revendiquons des terres pour le bien commun et organisons-nous. Travaillons, plus que jamais, pour le vivant. Fabriquons, réparons, transmettons, soignons, collectivisons. Reterritorialisons les savoirs, savoir-faire et savoir-être ancestraux liés à la sagesse environnementale historique et apprenons à vivre, ensemble, de façon humble, respectueuse et symbiotique parmi la complexité du vivant.


1. David Gordon, « Still Suburban ? Growth in Canadian Suburbs, 2006-2016 », [en ligne], http://www.canadiansuburbs.ca/files/Still_Suburban_Monograph_2016.pdf

2. À ce sujet, lire Dominique Payette, Les brutes et la punaise : les radios-poubelles, la liberté d’expression et le commerce des injures. Montréal, Lux, 2019

3. Yves-Marie Abraham, Guérir du mal de l’infinie, Montréal, Écosociété, 2019


Article publié dans l’édition #85 de la revue à babord

Un tramway nommé capitalisme

Le 2 août dernier, une lettre, intitulée « Tramway de Québec, un dernier effort collectif » et co-signée par Vivre en Ville, le Conseil régional de l’environnement – Capitale-Nationale, Accès transports viables, l’Université Laval, des banques, des promoteurs, des compagnies d’assurance et… Michel Dallaire (le même Michel Dallaire qui, dans un délire mégalomane, cherche à nous imposer le Phare de Québec, à ériger des condos sur les terres fertiles des Sœurs de la Charité et à détruire la forêt dans le secteur Chaudière), tentait d’interpeler François Legault pour stimuler l’implantation du Réseau structurant de transport en commun (RSTC). Dans un rare moment de translucidité, on devinait parfaitement les dynamiques mafieuses qui organisent le développement urbain à Québec.

Rappelons alors qu’au cœur de ce spectacle spéculatif d’une médiocrité sans précédent alliant OSBL, institutions publiques, banquiers et promoteurs privés, se trouve l’administration publique qui, par l’entremise de son projet de transport collectif, « structure » la hausse des revenus fonciers et achète, en s’affiliant à ses partenaires de diverses manières, leur docilité et surtout, leur silence. Comme une ventriloque expérimentée, la Ville de Québec fait parler ses marionnettes en faveur de ses projets, tolère quelques écarts idéologiques contrôlés et reste dans l’ombre des projecteurs.

Pour reprendre les termes d’une amie, ce « growth coalition » s’organise de manière à nous faire avaler un seul et même programme politique : celui de la croissance urbaine à tout prix. Dans sa forme actuelle, le tramway de Québec n’est rien d’autre qu’un outil de spéculation foncière voué à la destruction des milieux naturels, la gentrification des quartiers densément peuplés et l’urbanisation perpétuelle du territoire au profit du développement privé ; un outil, subventionné par des fonds publics, voué au capitalisme sauvage du XXIe siècle.

Jusqu’à présent, on préfère enfouir l’infrastructure publique pour ne pas nuire aux déplacements de la voiture, maîtresse indétrônable du territoire municipal ; on favorise la destruction des boisés et des milieux humides dans le secteur Chaudière au détriment de la consolidation des secteurs industriels préexistants comme Saint-Malo ou Littoral Est ; on limite le déploiement du réseau dans les quartiers de la basse-ville au profit de la haute-ville ; on prévoit raser 1701 arbres matures le long du tracé pour ne pas nuire à la circulation automobile ; on ne détaille aucune politique cohérente assurant l’intégration de logements abordables ou le renforcement des écosystèmes et on se contente d’offrir des autobus aux banlieusards constituant 80 % de la population de Québec, comme si cela allait avoir une incidence quelconque sur leurs habitudes quotidiennes.

En somme, cautionner un tel projet en acceptant ses paramètres et en cherchant à ce « qu’il se réalise sans tarder » revient à perpétuer les pratiques du capitalisme écocide avec lesquelles nous devons impérativement rompre en cette époque d’Anthropocène. Dans le contexte de la crise écologique actuelle, un réseau de transport collectif devrait avoir comme principaux objectifs de favoriser la régénération des écosystèmes en planifiant la décroissance, le retrait et la reterritorialisation des milieux humanisés. À cet effet, la croissance urbaine, comme toutes formes de croissances liées au Capital, est une idée révolue.

Vivemement la radicalisation de la pensée écologique à Québec.