L’Université Laval, complice d’un écocide ?

Le 31 août dernier, un communiqué de la Ville de Québec présentait les détails du projet d’agrandissement de la zone portuaire Laurentia et du développement du secteur Littoral Est, situé entre Limoilou, Maizerets et Beauport. On y confirmait notamment un partenariat entre la Ville de Québec, l’Université Laval, la Chambre de commerce et d’industrie de Québec et le Port de Québec.

À bien des égards, nous croyons qu’une telle complicité entre une institution publique, comme l’Université Laval et certains promoteurs ou industries du secteur privé, est inacceptable.

À ce jour, les activités industrielles entourant le secteur portuaire occasionnent plus d’inquiétudes et de destructions écosystémiques qu’autre chose, et aucune recherche scientifique sérieuse ne tend à nous rassurer.

Dans le dernier Inventaire québécois des émissions de gaz à effet de serre, on constate que les transports constituent 43,3 % des émissions globales du Québec, la seconde place étant occupée par l’industrie à 30,5 %. Cela signifie que le transport des marchandises ainsi que l’ensemble des processus industriels liés à l’extraction, la manutention et la transformation des matières qui convergent au Port de Québec augmenteraient significativement les émissions dans des secteurs d’activités – déjà parmi les plus nocifs de la province – dont le bilan doit, au contraire, s’améliorer. En d’autres termes, ce point de convergence d’une industrie mondialisée contribue à l’intoxication de l’air ambiant et à l’exacerbation des déséquilibres climatiques. Le projet Laurentia, quant à lui, augmentera la capacité de transit vers le port, sans considération pour ces impacts écologiques.

De plus, l’activité portuaire détruit les écosystèmes marins du Saint-Laurent, notamment en menaçant l’habitat des bars rayés et des bélugas et, comme le souligne SOS Port de Québec, l’équivalent de «72 terrains de football en milieux naturels». C’est sans compter l’ensemble des externalités environnementales et sociales qui se perdent dans les limbes d’un système d’échange mondialisé. On peut donc en conclure que ces activités auxquelles participe l’Université Laval sont écocidaires.

Disons que de telles pratiques sont assez gênantes pour une université qui prétend vouloir «réduire l’empreinte carbone du portefeuille de titres de participation […] de 50 % d’ici 2030» et «poursuivre ses actions en vue de préserver et d’améliorer la qualité de vie des personnes sans compromettre celle d’autrui et celle des générations à venir.» Comment l’Université Laval peut-elle réconcilier ces objectifs en s’associant au projet Laurentia, dans le contexte d’un partenariat avec le Port de Québec?

Santé publique

En 2018, Slavko Sebez, ancien directeur de la Santé publique, soulignait, en pointant une étude, que «le taux de mortalité par cancer du poumon est deux fois plus élevé dans Limoilou-Vanier qu’à Sainte-Foy-Sillery […]». C’est face à ce genre de constats aberrants que se sont mobilisés des citoyen-nes dans Limoilou afin de dénoncer la nocivité des activités du Port de Québec; le documentaire «Bras de Fer» expose bien les injustices de cette lutte populaire qui oppose David à Goliath.

L’équation est assez simple : des milliers de véhicules (trains, voitures, camions, navires) convergent quotidiennement vers le secteur industriel en produisant des émissions toxiques tandis que les matières poussiéreuses du Port sont entreposées à ciel ouvert. Le tout, à quelques mètres des quartiers les plus densément peuplés de la capitale. Mais jusqu’à quel point peut-on dégrader la qualité des milieux de vie sans que les citoyen-nes ne se révoltent?

Participation citoyenne

Depuis deux ans, Québec, ville résiliente, une vision d’aménagement proposant de transformer les secteurs industriels du Littoral Est en milieux de vie basés sur l’écologie, les communs et les mobilités actives, chemine auprès des citoyen-nes. Le Conseil de quartier de Maizerets a même adopté officiellement la proposition et formé un comité de réflexion citoyen pour soutenir et renforcer les idées. En effet, le Plaidoyer pour un Littoral Est écologique, social et économique élaboré par les membres du conseil propose de nombreux critères, répartis selon cinq grands thèmes, conditionnels à la réalisation du projet. Parmi ceux-ci, on retrouve des exigences liées à la régénération des écosystèmes, la renaturalisation des berges, l’accès public au fleuve, l’implantation de corridors écologiques, des superficies dédiées à l’agriculture urbaine, l’intégration de plus de 50 % de logements sociaux et abordables, bref, des critères qui auraient de quoi inspirer les plus belles citations sur le site web de l’Université Laval.

Ironiquement, on retrouve déjà sur ce site web l’intention de «promouvoir la recherche-action sur la démocratie participative liée à l’environnement et la compréhension des processus de participation publique.» Alors pourquoi, dans un tel contexte, Sophie D’Amours, rectrice de l’Université Laval, préfère-t-elle le Port de Québec aux citoyen-nes qui défendent le bien commun sans être perverti-es par des intérêts financiers ou politiques?

D’un point de vue éthique, l’Université Laval sera en conflit d’intérêts lorsque viendra le financement des recherches sur le Port de Québec, et ce, sans compter l’autocensure à laquelle seront soumis les chercheur-es face à leurs bailleurs de fonds. Dans tous les cas, ces partenariats nocifs canalisant des fonds publics vers des intérêts privés, occasionnant une dégradation écosystémique, illustrent certains problèmes d’éthique dans nos institutions publiques.

Par respect envers les générations suivantes, nous exigeons (1) un désinvestissement total de toutes formes d’implications universitaires (recherches, partenariats, conférences, etc.) dans ce type de projets écocidaires, (2) la contribution de groupes étudiants au développement de la réflexion proposée par le Conseil de quartier de Maizerets, ainsi que (3) la formation d’un comité de vigilance étudiant et citoyen capable d’intervenir dans l’allocation des fonds universitaires.

Il y a tout de même des limites à vouloir sacrifier la vie au nom de l’économie.

Collectif d’auteurs

Publication(s):
Le Soleil

Le rapatriement des facultés sur le campus: un enjeu vital pour la capitale


Le déménagement des facultés hors campus soulève aujourd’hui beaucoup d’interrogations quant à l’avenir
de la faculté d’aménagement de l’Université Laval, mais qu’en est-il de la vitalité du Vieux-Québec ?


L’ECOLE D’ARCHITECTURE : RUMEURS ET DEFIS
Au cours des dernières semaines, de nombreux indices suggèrent un déménagement probable de l’école
d’architecture du Vieux Séminaire de Québec, où elle est établie depuis 1989 :

  • L’Université Laval aurait décidé de ne pas renouveler le bail de location qui nous liait au Séminaire et qui se terminerait en 2021 ;
  • Le financement accordé par le ministère de l’Éducation aurait été coupé ; l’Université Laval devrait débourser une somme de 1,5 million de dollars additionnels pour la location du Vieux Séminaire. Quel serait alors le budget accordé à un immeuble de 8400m2 ou 90 500 pi2 logeant 500 étudiants en architecture ?
  • Un courriel nous a annoncé que les facultés hors campus manquaient d’espace pour opérer, sans
    toutefois indiquer si l’espace était disponible sur le campus ; Un sondage, dont nous ne connaissons pas les résultats, nous a été envoyé afin que chacun puisse se prononcer sur l’avenir de la faculté ;
  • Deux ateliers de l’école d’architecture ont proposé, respectivement, un déménagement de l’école dans les locaux de l’Hôtel Dieu (Jacques Plante, H2017) et la construction d’un nouveau pavillon sur le campus (Claude Demers et André Potvin, H2018), sans nécessairement clarifier les enjeux ;
  • Enfin, l’Université déclare favoriser une concentration sur le campus de ses écoles et départements dans l’espoir d’accroitre les échanges et de favoriser la gestion.

Clairement, cette série d’événements n’est pas un hasard ; elle soulève davantage de questions que de réponses.

L’augmentation des admissions depuis quelques années rend l’école étroite pour les 500 étudiants, répartis sur trois cycles, qui l’occupent. Tous les locaux sont utilisés et l’attribution de l’espace est devenue moins équitable entre les différents ateliers. Ceux-ci accueillent une quinzaine d’étudiants dans des salles qui varient entre 75m2 et 241m2 ; le ratio, dans ces espaces, oscille entre 5 et 48 m2 / étudiant. La superficie utile de l’école est de 5831m2, la superficie nette s’élève à 8404m2 (Benoit Lafrance, 2009), soit 31 % d’espace de circulation ; une réalité historique propre à la nature du bâtiment qui permet son éclairage et sa ventilation naturelle. Si cette proportion dépasse la moyenne souhaitable de 20 %, qu’en est-il des autres normes du nombre de mètre2 par étudiants en comparaison avec les autres écoles d’architecture ?

Sur le plan de l’aménagement, une première hypothèse serait de voir ce qui peut se faire sur les lieux avant de songer à les quitter:

  • Considérant que l’école d’architecture s’est adaptée à la croissance de ses besoins depuis son arrivée dans le Séminaire en 19891, serait-il possible de revoir simplement l’organisation spatiale ?
  • Considérant que les bureaux utilisés par les étudiants répondent aux besoins spatiaux d’un poste d’ordinateur fixe, serait-il possible de récupérer de l’espace en remplaçant quelques mobiliers ?

La location du Petit Séminaire par l’Université Laval représenterait une facture d’environ 1,5 million de dollars par année. À partir du loyer actuel, et en considérant que celui-ci aurait suivi l’inflation historique canadienne depuis 1989, l’Université Laval aurait déboursé plus de 35 M$ pour l’occupation du Petit Séminaire par l’école d’architecture. La valeur totale du Séminaire de Québec est aujourd’hui évaluée à 25 M$ (rôle d’évaluation de la ville de Québec). Avec sa superficie de 8404m2, le Petit Séminaire représente 33,5 % des 25 064m2 occupés par le Séminaire de Québec. Cela veut-il dire que le Petit-Séminaire serait évalué à 8,38 M$ ? L’Université Laval pourrait-elle envisager l’achat du Petit-Séminaire qui lui permettrait de maintenir ses activités au sein de son site fondateur ? Dans quelle mesure le loyer payé au Séminaire de Québec était une subvention accordée à l’École d’architecture, à l’Université Laval ou au Séminaire lui-même ?

LA CITE UNIVERSITAIRE : UN CAMPUS SÉGRÉGUÉ
Depuis l’élection de Sophie D’Amours au poste de rectrice, en avril dernier, l’Université Laval propose de rapprocher ses facultés dans l’objectif de favoriser leur collaboration. L’avènement de cette approche pluridisciplinaire demanderait la proximité physique des différents corpus de recherche, se traduisant ainsi par la volonté de rapatrier les facultés hors campus. Depuis internet, tout est proche de tout. Qu’est-ce qui favorise alors les échanges interdisciplinaires ? Outre l’intérêt commun, est-ce une question de ressources financières ? Une question de temps disponible ? Ou encore une simple question de proximité géographique ?

  • À ce titre, quelles sont les particularités de l’aménagement du campus ?
  • Quel est le niveau actuel des échanges interdisciplinaires internes à l’Université Laval et externes avec le Monde ?

La Cité-Universitaire tel que nous la connaissons aujourd’hui s’est développée dans les années 1950 et a vécu une expansion importante à partir de la Révolution tranquille. Initialement construite sur des terres agricoles à Sainte-Foy, elle était alors érigée en périphérie de Québec (figure 1). L’implantation excentrée permettait d’envisager une croissance considérable des besoins physiques de l’université. Elle matérialisait un idéal de banlieue, pour les pavillons universitaires, mais aussi pour la vie des étudiants et des professeurs dans le voisinage. Le projet du campus est un évènement clé de la modernisation de Québec ayant permis d’offrir une vie américaine, en rupture avec l’expérience urbaine historique de cette ville.

Dans les faits, le campus est encore largement inoccupé. Un plan exploré en 2005 (figure 2) envisageait d’en urbaniser une partie, mais l’exercice ne s’est jamais concrétisé. Regroupant plus 50 000 personnes actives (plan stratégique UL 2017 – 2022), le campus est certainement un pôle d’emploi important et une grande destination en termes de déplacement. Son isolement physique des quartiers limitrophes le rapproche toutefois davantage d’une logique de ségrégation spatiale qui appartient à un camp militaire, ou une communauté religieuse cloitrée qu’à un milieu de vie diversifié et actif.

1948
1965
2018

Figure 1. Urbanisation de Québec entre 1948 et 2018. La position excentrée de la cité universitaire s’inscrit dans une logique d’aménagement moderniste qui vise à isoler les fonctions urbaines. Construits sur des terres fertiles, le campus, les centres commerciaux et les autoroutes, dans Sainte-Foy, sont des polarités modernes qui desservent principalement les usages individuels de l’automobile et qui offrent très peu de qualités à l’espace public collectif.

Ce type d’implantation correspond à des fonctions urbaines anti-nodales2 et devient contradictoire et paradoxale lorsqu’il s’applique à un campus universitaire qui, tels un musée, un théâtre ou une bibliothèque, devrait rassembler les gens plutôt que les éloigner.

Les logiques modernistes architecturales et urbanistiques ont façonné la Cité-Universitaire. Elles préconisaient la spécialisation des fonctions, leur séparation selon une hiérarchie opposant la médecine à la théologie, les sciences pures aux humanités. L’espace vert abondant sert davantage de marges assurant la ségrégation spatiale que d’une nature contemplative propre à rappeler la place de l’homme dans l’univers.

Ce rôle de figuration accordée à la nature ne signifie pas que le campus soit urbain. Le lieu possède très peu de qualités urbaines. Les aménagements extérieurs répondent essentiellement aux besoins spatiaux de l’automobile (figure 3). Le campus souffre d’un faible niveau de marchabilité qui rend la promenade inconfortable et décourageante pour le piéton ; les espaces verts sont battus par les vents et les bâtiments offrent peu d’entrées ouvertes sur l’extérieure. Les façades austères d’une architecture moderne réduisent la qualité de l’encadrement des espaces publics. La distance importante qui sépare les pavillons obligent une marche inconfortable. On peut se demander quels critères abstraits ont permis la reconnaissance d’un campus «certifié durable »3.

L’isolement se poursuit avec les quartiers limitrophes. Le réseau viaire présente une connectivité limitée qui décourage les liaisons aux quartiers adjacents. L’absence de mixité des usages rend difficile l’implantation de commerces de proximité et la faible densité des quartiers voisins limite grandement la qualité de l’expérience urbaine pour les habitants du campus.


Figure 2. Haut : Plan de la Cité universitaire de 2005. Bas : Plan proposé par la commission d’aménagement de l’Université Laval en 2005. En comparant l’état actuel du campus avec la proposition d’aménagement, il est possible de constater l’importance de l’effort qu’il est nécessaire d’investir dans sa requalification pour l’urbaniser. Le déploiement d’une telle énergie ne changerait toutefois pas la condition des tissus limitrophes qui possèdent une très basse densité.
Source: Plan directeur d’aménagement et de développement du campus de l’Université Laval 2005. En ligne: https://www.cameo.ulaval.ca/files/content/sites/cameo/files/documents/Fichiers%20site%20web/Documents%20de%20

En somme, l’Université Laval propose à ses 50 000 utilisateurs les pratiques de la banlieue ; elle ne permet pas aux jeunes professionnels et aux scientifiques d’expérimenter les qualités de la forme urbaine lors de leurs séjour sur le campus. La question est fondamentale pour les architectes et l’aménagement du campus conditionne des pratiques qui contredisent le discours de l’université qui souhaite « contribuer au développement d’approches novatrices en matière de développement durable. »4

Que préférons-nous: offrir un campus sur lequel il est pratiquement essentiel de posséder une voiture pour opérer adéquatement et espérer convaincre quelques personnes, suite à leurs études, des bienfaits de la ville ? Ou profiter d’une implantation stratégique des pavillons de l’université, dans les quartiers centraux, pour sensibiliser la relève aux bienfaits de l’urbanité pendant la durée de leurs études ?

Figure 3. En rose, il est possible d’observer tout l’espace qui est consacré entièrement aux usages de l’automobile sur le campus et dans les tissus limitrophes. L’urbanisation de Ste-Foy a principalement été guidée par une volonté d’accommoder les transports individuels, à l’époque du modernisme, et il est aujourd’hui très difficile d’intégrer le discours d’une ville à échelle humaine dans un endroit où les services de la ville sont peu accessibles par la marche.
Sources : satellite, Géoindex, Ortho 2016 – dessin, auteur


LA NÉCESSITÉ D’ÊTRE EN VILLE
La formation universitaire est académique, mais aussi sociale et économique. Les liens qui se tissent entre étudiants sont souvent aussi importants à long terme que leur diplôme. Dans ce sens, l’intention de l’Université Laval de favoriser les échanges est parfaitement logique ; c’est le lieu qui n’est pas propice.

La vie étudiante devrait tirer profit de l’effervescence intellectuelle d’un campus en l’intégrant à la vie urbaine dans laquelle les futurs diplômés devront s’engager. Les étudiants sont des résidents idéaux pour le centre historique puisque ce sont les quartiers urbains denses, mixtes et munis d’un réseau d’espace public collectif significatif qui favorisent de riches échanges avec l’ensemble des concitoyens. L’échange est mutuel.

La coprésence des chercheurs et des professeurs leur offre un champ d’observation réel. D’un autre côté, elle permet à la ville de mieux comprendre ses phénomènes scientifiques, sociaux, économiques, urbains et environnementaux. Cette logique de proximité des corps est la même que pour la pluridisciplinarité mise de l’avant aujourd’hui sur le campus, mais à l’échelle des dynamiques de la ville.

Si on observe parallèlement quelques campus occidentaux à l’échelle urbaine (figure 4), on constate que celui de Québec est complètement introverti, il est peu intégré au tissu pavillonnaire de banlieue qui le ceinture, il offre de faibles qualités urbaines à ceux qui l’occupent au quotidien et les pavillons qui le composent sont très distants. L’énergie nécessaire à la consolidation d’un tel aménagement (densification des parcelles, consolidation des axes structurants, construction de nouveaux pavillons, développement de nouvelles voies en continuité avec le système viaire existant, piétonnisation de certains espaces, implantation de nouvelles infrastructures et équipements, etc.) surpasse grandement ce qu’il est nécessaire d’investir dans la réfection de
certains espaces des quartiers centraux, déjà reliés aux infrastructures d’un réseau urbain de qualité.

Figure 4. À la même échelle, l’Université Jean Moulin de Lyon, la Sapienza de Rome, l’Université de Québec à Montréal, l’Université Colombia à Manhattan, l’Université Harvard à Boston et l’Université Laval à Québec.
Sources : satellites, Google 2018 – dessins, auteur


Comme l’Université Laval est financée par des fonds publics, elle devrait, de ce fait, offrir le plus de services possible au plus grand nombre de personnes possible, le plus longtemps possible. Seule une implantation dans les quartiers les plus denses permettrait de répondre à cette affirmation et ainsi, desservir adéquatement des intérêts publics collectifs. Le discours d’une ville à échelle humaine, tel que porté par Jan Gehl5 et adopté par de grandes villes contemporaines comme Manhattan, Copenhague, Melbourne, San Francisco et Sao Paulo, vise à redonner l’espace aux piétons afin d’offrir des villes plus conviviales aux citoyens qui l’habitent. L’Université Laval, « animée d’une profonde culture de développement durable »6, se porte déjà garante d’une
mission aussi noble, contemporaine et écoresponsable qu’est celle de promouvoir des pratiques soutenables. Pourquoi alors ne pas prioriser des paysages quotidiens exempts des contraintes de l’automobile ? Comment mettre de l’avant un discours cohérent si les pratiques ne le sont pas ?

Figure 5. À la même échelle, la Cité-Universitaire et la ville de Québec intra-muros. Il est possible d’inscrire plus de trois fois le noyau fortifié de Québec sur la superficie du campus. Outre les utilisateurs de ce dernier, très peu de gens s’y rendent pour en apprécier les qualités urbaines ; toute personne qui n’a pas à y aller l’évite. Pourquoi ne pas l’intégrer à l’expérience urbaine de Québec ? Les qualités de la ville fortifiée sont indéniables et attirent beaucoup de visiteurs chaque année. Ceux-ci sont prêts débourser d’importantes sommes dans des vols transcontinentaux afin de venir déambuler dans les rues de la ville fortifiée tout en appréciant la richesse de sa scénographie. Pourquoi ne pas multiplier la qualité de cette expérience pour les résidents de Québec ?
Source: satellites, Google 2018— dessins, auteur


LA MUSÉIFICATION DU VIEUX-QUÉBEC
Québec est l’une des rares villes nord-américaines qui possèdent l’héritage d’un établissement humain inscrit dans les logiques d’une ville fortifiée. Cette forme d’implantation reposait, à l’époque, sur les capacités de l’homme à s’adapter aux conditions de son milieu tout en respectant les contraintes physiques de l’échelle humaine. L’accumulation des constructions vernaculaires et qualitatives, de la colonisation jusqu’à la période de l’industrialisation, laisse à Québec un héritage bâti d’exception et témoigne de l’histoire mouvementée d’un jeune pays qui s’est enraciné sur le territoire nord-américain.

Aujourd’hui, la municipalité utilise fièrement le berceau de l’Amérique française pour promouvoir à l’international les qualités de la ville post-européenne ; le noyau fortifié est visible sur toutes les cartes postales, les sites de tourismes ne manquent pas de vanter les qualités européennes du centre historique, le château Frontenac est devenu un symbole tellement important qu’il se retrouve même sur les biscuits célébration et la rue du Petit-Champlain a été déclarée la plus belle rue piétonne du pays en 2014 lors d’un concours organisé par l’institut canadien des urbanistes. Les qualités urbaines de cet héritage sont évidentes et ne manquent pas
d’attirer des visiteurs de l’extérieur du pays. Pourtant, ces paysages pittoresques semblent s’adresser à un public exclusif si l’on compare l’image de la ville diffusée par l’office du tourisme à celle de la ville vécue par les étudiants, à quelques minutes de la Cité-Universitaire (figure 6).

Le noyau fondateur tend à s’effacer de notre quotidien au détriment de l’industrie touristique. Québec intra-muros se transforme progressivement en un musée à ciel ouvert ; les logements sont de moins en moins occupés par des résidents locaux (figure 7), les Airbnb se multiplient et les principaux pôles d’activités tels que l’Hôtel-Dieu et l’Université Laval sont appelés à s’excentrer. Tandis que la municipalité tente de revitaliser le VieuxQuébec en y proposant de nouveaux ensembles résidentiels7, elle laisserait partir un pôle aussi dynamique que l’Université Laval ? Le rapatriement des facultés contredit la volonté politique ; investir sur la construction de nouveaux milieux de vie dans un secteur duquel nous réduisons, simultanément, la mixité des usages est assez contre-productif.

Figure 6. Haut: l’image de la ville de Québec présentée aux visiteurs. Bas: la ville vécue par ses résidents, à quelques minutes de la Cité-Universitaire.
Sources : https://www.quebecregion.com/fr/quoi-faire/activitesattractions/incontournables et Google 2018

Figure 7. Logements inoccupés par les « résidents locaux ». « This map shows the percentage of dwellings that are « not occupied by usual residents ». That includes dwellings that are unoccupied, or occupied temporarily be a person with primary residence elsewhere in Canada or abroad. In plain language, these are residential units not used as primary residence. »
Source: CensusMapper


UN POTENTIEL SOUS-ESTIMÉ
La meilleure façon d’assurer la préservation de nos bâtiments historiques est de les maintenir utiles ; cela nous permet de leur donner toutes les mesures de soins nécessaires tout en bénéficiant de leurs caractères d’exception au quotidien. En ce sens, qu’adviendrait-il si on misait plutôt sur un rapatriement de certaines facultés dans les quartiers centraux ?

Le Vieux-Québec pourrait devenir un des plus beaux patrimoines vivants de l’Amérique du Nord. Les qualités de la ville intra-muros gagneraient grandement à être renforcées par un usage aussi actif que l’université. Le tissu urbain du noyau fortifié constituerait une parfaite complémentarité de la trame des faubourgs limitrophes ; il deviendrait facile pour l’Université Laval de créer des partenariats avec les acteurs de la ville. Le nombre important d’étudiants permettrait une croissance de la demande résidentielle dans les quartiers centraux, une transformation de l’interface commerciale des artères d’intérêts et une bonification des activités locales du Vieux-Québec. Les qualités extraordinaires de la ville européenne que la municipalité offre à l’industrie
touristique profiteraient enfin au quotidien d’un bon nombre de citoyens.

Les opportunités sont nombreuses et l’espace ne manque pas pour accommoder quelques facultés au centre-ville (figure 8). Hypothétiquement parlant, l’esprit créatif de la Fabrique pourrait teinter le développement du stationnement qui lui fait dos, une faculté inscrite dans la Citadelle développerait une étroite relation avec les plaines d’Abraham, une faculté dans l’Hôtel-Dieu activerait les Nouvelles-Casernes en plus de profiter d’un panorama splendide sur les Laurentides, le Séminaire de Québec, doté d’une nouvelle aile, pourrait accueillir l’ensemble de la faculté d’aménagement tout en offrant une interface vivante au parc Montmorency (figure 9), bref, le centre-ville pourrait être entièrement dynamisé par l’effervescence de l’université. Une volonté politique pourrait renverser la dynamique de Québec.

Figure 8. Potentiels patrimoniaux pour les usages de l’Université Laval. La qualité architecturale de ces bâtiments historiques contribuerait à renforcer l’image de l’Université Laval, offrirait un milieu d’études exceptionnel aux étudiants, en plein centre-ville, et permettrait au noyau central de Québec de gagner une grande mixité et de nombreux services de proximité de qualité.
Source: satellite, Géoindex ortho 2016 – dessins, auteur (les superficies proviennent du rôle d’évaluation 2016-2018).

Figure 9. Hypothèse d’une évolution typomorphologique du Séminaire de Québec.L’ajout de nouvelles ailes sur les surfaces actuelles de stationnement permettrait un gain d’espace important pour les besoins croissants des facultés. Avec une géométrie respectueuse de l’évolution du Séminaire, il serait possible de créer une nouvelle cour intérieure, d’offrir un bon encadrement à l’espace public collectif au niveau de la rue des remparts et de créer une liaison entre le parc Montmorency et les activités de l’Université.
Source: satellite, Géoindex ortho 2016 – dessins, auteur

La qualité architecturale des bâtiments centenaires de la « vieille ville » renforcerait l’image de l’Université Laval et offrirait une expérience d’apprentissage d’exception, comme le fait actuellement le Petit Séminaire pour les occupants de l’école d’architecture. De plus, un séjour d’étude en milieu urbain sensibiliserait les étudiants aux bienfaits de l’urbanité puisque l’échelle humaine des faubourgs de Québec permet une vie exempte de voiture et la densité résidentielle génère une mixité des usages et une multiplication des services de proximité. Cette diversité enrichit la qualité des expériences et des rencontres qui s’inscrivent dans le scénario typique d’une journée. Il deviendrait alors possible de construire un discours cohérent sur la soutenabilité des pratiques encouragées par l’université.

Tandis qu’il devient urgent de mettre de l’avant des politiques environnementales, les opportunités sont nombreuses pour favoriser une saine gestion de l’aménagement du territoire. Un choix s’offre aujourd’hui à Québec: souhaitons-nous alimenter l’héritage énergivore de l’automobile tout en favorisant l’artificialisation des tissus anciens de la ville ou préférons-nous offrir l’expérience urbaine la plus qualitative de Québec à la relève intellectuelle de la province, qui aura comme mission d’affronter les enjeux environnementaux de demain ?

Références:

1. Pensons notamment à la réfection de l’amphithéâtre réalisé en 2012 pour un montant d’une envergure de 300 000$ (Construction Couture et Tanguay) qui avait pour objectif d’optimiser l’espace pour la tenue des cours magistraux. À ce moment, une série de colonnes structurales et ancestrales ont été remplacées par une poutre et des colonnes d’acier ce qui a permis de dégager l’espace central pour accommoder plus d’étudiants.

2. Certaines fonctions urbaines requièrent une position relative excentrée et tendent à se déplacer lorsque la ville prend de l’expansion. Les couvents religieux, les abattoirs, les prisons, les hôpitaux et les fermes agricoles sont des exemples d’usages qui profitent, pour différentes raisons, d’un éloignement du noyau urbain.

3. Sur son site web, l’Université Laval additionne la superficie de la forêt Montmorency qui est dans le parc de la Jacques Cartier, à plus de 60 km de la Cité Universitaire, à la superficie de boisé qu’on retrouve sur le campus pour mettre de l’avant un discours écologique sans toutefois tenir compte de la nocivité des pratiques qu’elles encouragent par son implantation et sa configuration. En aménagement du territoire, en urbanisme et en architecture, il ne manque pas de littérature pour affirmer que les aménagements générés par les usages de l’automobile sont nocifs pour la condition fragile de l’environnement et de la santé humaine. En ligne: https://www.ulaval.ca/notre-universite/salle-de-presse/information-institutionnelle/quelques-chiffres.html

4. Dans son budget 2017-2018, l’Université Laval met de l’avant une politique de développement durable qui vise à répondre à l’urgent besoin d’agir face aux changements climatiques, mais qui est toutefois contradictoire avec les pratiques conditionnées par l’aménagement du campus qui favorise grandement l’usage de la voiture. En ligne: http://www.sf.ulaval.ca/pdf/Budget%202017-2018.pdf

5. L’architecte danois était de passage à Québec en 2017 pour présenter ses réflexions sur l’importance d’une ville à échelle humaine. Le modèle nord-américain repose principalement sur l’influence de l’automobile et s’oppose donc au discours mis de l’avant par Gehl.

6. Dans son plan stratégique 2017-2022, l’Université Laval met de l’avant une mission très noble qui vise à offrir aux générations futures une environnement plus sain. En ligne: https://www.ulaval.ca/fileadmin/notre_universite/Plan-strategique-UL-2017-2022.pdf

7. La Ville Québec a annoncé récemment un appel de proposition pour la construction d’un immeuble mixte dans le Vieux-Québec. Pour reprendre les propos de Régis Labeaume: « Les projets soumis devront proposer un immeuble mixte offrant des logements abordables aux étages et des commerces de proximité au rez-de-chaussée, tout en contribuant au renforcement de la vitalité commerciale et au développement économique du quartier. » En ligne: http://ici.radiocanada.ca/nouvelle/1088004/appel-proposition-ilot-charlevoix-quebec.