La ZILE et la dépossession de Maizerets

Encore et toujours, la Ville de Québec méprise les populations locales avec toute l’arrogance du monde.

Le lundi 30 août 2021, on apprenait que les transformations « siliconiennes » se poursuivent dans Maizerets et ce, malgré les oppositions et inquiétudes manifestées par le Conseil de Quartier de Maizerets ainsi que la vision Pour un littoral citoyen proposée par les membres de la Table citoyenne Littoral Est depuis 2019.

Dans le contexte de la ZILE (Zone d’innovation Littoral Est), la Ville de Québec souhaite transformer les garages municipaux situés aux angles de la Canardière et Henri-Bourassa en une « porte d’entrée du Groupe des incubateurs-accélérateurs1 ». En d’autres termes, « la Ville » prévoit convertir les garages municipaux en une pépinière d’entreprises privées inscrites dans les cycles économiques favorables à la destruction du monde (extraction, innovation, production, valorisation, marchandisation, consommation). Un organe de l’entreprise-monde. Un projet d’avenir voué à la mort qu’on ose, ironiquement, qualifier de « vert » et de « durable ».

Garage municipal dans lequel la Ville de Québec souhaite implanter un incubateur de techno-entreprises.


Le tout prendra place dans Maizerets, l’un des quartiers urbains les plus vulnérables du Québec où les revenus annuels comptent parmi les plus bas.

On devrait donc lire, lorsque la Ville de Québec indique dans son communiqué2 que le « Le Garage » deviendra un « symbole de renouveau du quartier », qu’on annonce en fait une expulsion massive des communautés vulnérables habitant le quartier (et les quartiers limitrophes) rendue possible par l’attrait d’une nouvelle classe travailleuse spécialisée (propre à la techno-industrie), l’arrivée du tramway (corridor de gentrification) et la hausse des valeurs foncières (croissance des taxes municipales, augmentation du coût des loyers et diminution du parc locatif). C’est un symbole de la dépossession du quartier.

En somme, la Ville de Québec, en vendant les garages municipaux (terrains publics) à des entreprises privées à des fins d’exploitation et de marchandisation, choisit de mettre les fonds publics et le territoire que l’on habite au service de l’industrie. Le tout, au détriment des populations locales qui habitent le quartier.

Pourtant, c’est dans ces mêmes garages que les communautés locales mobilisées contre la ZILE désirent un lieu autogéré, un centre social où l’on peut expérimenter la permaculture, le partage, la transmission des savoir-faire tout en favorisant les rencontres, les moments de création et de convivialité. Un espace inspiré par le Bâtiment 7. Un lieu pour vivre ensemble hors du cadre mortifère de l’économie marchande.

Ces deux visions, pro-ZILE et anti-ZILE, sont fondamentalement incompatibles. La première assure l’enrichissement incessant des castes dominantes, l’entreprisation du monde et la reproduction des mécanismes de mort tandis que la seconde propose d’expérimenter collectivement d’autres formes d’existences plus respectueuses des processus de vie, des réalités territoriales et des diversités culturelles, à partir des lieux que nous lègue le monde industriel.

Dans ce contexte, l’administration publique a choisi son camp. En imposant sa ZILE, elle se fout complètement des communautés locales, de la qualité des relations que nous entretenons avec le territoire ou encore de l’écologie (celle qui ne repose pas sur un mirage technologique). Elle préfère servir lâchement les entreprises privées et les industries au nom du profit.

Pour éviter la dépossession, il en revient donc aux communautés locales de se prendre en main: cesser d’espérer quoi que ce soit de cette administration publique médiocre et des laquais qui en assurent le fonctionnement, cesser de demander quoi que ce soit aux serviteurs-fonctionnaires qui se mettent lâchement à genou devant l’industrie en échange d’un salaire, se rassembler, occuper les territoires, bloquer les industries, prendre les bâtiments, expérimenter d’autres formes de vie et mettre terme à cette folie techno-capitaliste qu’est la ZILE.

C’est tout l’avenir de Maizerets qui est en jeu.

  1. 30 aout 2021. Premier projet de la Zone d’innovation Littoral Est : « Le Garage ». Ville de Québec. En ligne: https://www.ville.quebec.qc.ca/apropos/espace-presse/actualites/fiche_autres_actualites.aspx?id=22491&fbclid=IwAR3HnsARRTPfy_LNjgLrl2uikTQcm0HnTDelGVHIdWT
  2. Ibid.

Capitalisme de surveillance, «zones d’innovation» et 3e lien: l’annonce d’une profonde mutation territoriale et sociale

Au tournant de la seconde guerre mondiale, sous la pression croissante d’une mobilité individuelle soutenue par les industries pétrolières et automobiles, les tramways et les trains se voyaient retirés de la plupart des grandes villes américaines; l’époque des villes industrielles était révolue. Et Québec n’échappait pas à cette mouvance progressiste.

Avec la voiture, le rêve d’une vie en banlieue, «près de la nature» et loin des centres urbains denses, pollués et insalubres, devenait accessible aux familles ouvrières. L’automobile devenait le symbole par excellence de liberté et d’émancipation individuelles.

Mais cette mutation des mobilités, au-delà de l’organisation d’un nouveau réseau de transport, annonçait l’émergence d’une nouvelle forme d’organisation sociale; d’un modèle territorial extractiviste, colonialiste et industriel mis en réseau grâce aux trains et aux tramways (les quartiers urbains comme lieu de résidence des ouvriers, la ville comme lieu de transformation, les usines comme temples de production et la région comme lieu d’extraction), on voyait s’organiser une nouvelle forme territoriale reposant sur l’isolement social et la consommation de masse: la ségrégation et la distanciation des usages de la ville, la prolifération de la banlieue diffuse et monofonctionnelle, le centre commercial comme temple de consommation et la mise en relation des composantes de l’établissement humain par les réseaux autoroutiers.

S’organisait alors un monde entièrement dépendant de la consommation d’externalités, des usages de la voiture et surtout, des énergies fossiles: la matérialisation territoriale du capitalisme néo-libéral.

Plus de 70 ans plus tard, l’étude morphologique des milieux bâtis permet de comprendre l’influence, ou disons les conséquences, de ces formes d’organisation humaine sur les pratiques sociales, le territoire et, plus largement, les écosystèmes planétaires: renforcement de l’individualisme et de l’isolement social, déterritorialisation accrue des pratiques culturelles, destructions des quartiers urbains densément peuplés et marginalisés (voir Saint-Roch), ravage des terres fertiles et des milieux forestiers et renforcement de la consommation de masse reposant sur la mondialisation (exploitation des populations mondiales les plus vulnérables, extraction des ressources planétaires, appauvrissement des sols, etc.).

Nous pouvons donc conclure, sans l’ombre d’un doute, que ce n’était pas la liberté que promettait la voiture, mais bien la captivité; un nouveau réseau de dépendances était créé au grand profit de certaines industries et au détriment de tout le reste (humain et non humain).

Mais aujourd’hui, tandis que les conséquences d’une humanité profondément déterritorialisée exacerbent l’effondrement des écosystèmes planétaires et la disparition des communautés du vivant, la Coalition Avenir Québec revient à la charge avec un nouveau système de mise en relation inspiré par les GAFAM; l’annonce d’une mutation sociale et territoriale sans précédent reposant sur l’influence croissante du capitalisme algorithmique.

En ce sens, la CAQ révèle, depuis quelque temps, des stratégies qui pointent vers une même direction: la siliconisation de la vallée du Saint-Laurent, ou l’organisation territoriale d’un réseau visant une exploitation maximale des mégadonnées, or numérique du XXIe siècle.

C’est, en fait, la vision du Projet Saint-Laurent de François Legault qui s’organise: le déploiement et la mise en réseau des «zones d’innovation». La matérialisation d’un nouveau système de dépendances à l’ère des technologies de l’information. En ce sens, la révolution qui s’opère sous nos yeux relève d’une mutation profonde de la gestion des flux d’informations.

En somme, on parle du déploiement de secteurs techno-industriels et industrialo-portuaires regroupant un maximum d’entreprises privées liées à la collecte, au traitement et au contrôle des mégadonnées (big data): le transport international des marchandises, les biotechnologies et la collecte des données citoyennes.Dans ce contexte, le centre commercial, lieu de convergence physique de la consommation au XXe siècle se voit dépassé par les dynamiques d’achats en ligne délocalisées. Et les promesses d’hyper-connexion d’un monde de haute-technologies tendent, paradoxalement, à nous isoler; replier l’individu sur lui-même, dans sa propre chambre d’écho, elle-même malléable et influençable. C’est d’ailleurs ce qu’a très bien démontré la gestion de la pandémie.

Et ce que promet concrètement cette mutation techno-industrielle est le renforcement des dynamiques de contrôle par des entreprises privées sur les habitants, comme on le devine en lisant les «perspectives d’avenir» de la Zone d’innovation Littoral Est (ZILE) imposée par la Ville de Québec aux citoyen-nes de Maizerets: «surveillance des comportements des consommateurs en temps de restrictions», «zone surveillée en continu et connectée», «implication citoyenne éthique», «accroissement analytique des données massives», etc.; des perspectives qui nous rapprochent dangereusement des méthodes de contrôle employées par la Chine avec son système de «crédit social».

Cette mutation promet également une exacerbation des processus de déterritorialisation: dépendance accrues aux hautes-technologies reposant sur les dynamiques d’échanges mondialisées, hyper-spécialisation du travail, accroissement des structures hautement hiérarchisées et renforcement de l’usage des écrans. Le tout, au détriment des écosystèmes planétaires et des populations vulnérables.

Enfin, cette mutation promet l’organisation d’un nouveau système de mise en relation des établissements humains: l’autoroute, le train et le fleuve Saint-Laurent comme réseau d’échange des marchandises et des ressources, la banlieue comme lieu de résidence d’une population consumériste, majoritaire et déjà isolée, la ville comme lieu de concentration des flux et la zone d’innovation comme temple de collecte des mégadonnées.

À ce sujet, il n’est pas anodin de voir que dans la région de Québec, le tramway reliera deux zones d’innovation et que le 3e lien en reliera une 3e dans l’est de Lévis. Le transport des flux de marchandises de Laurentia (au coeur de la ZILE) se fera donc plus facilement, tout comme la mise en relation des nouvelles classes de travailleurs attirés par ces lieux de haute-technologies. On repoussera alors les populations vulnérables et on détruira à nouveau les quartiers centraux pour faire place aux nouveaux systèmes de mise en relation.

Ce n’est donc pas un «retour en arrière» que nous présente la CAQ avec sont projet de Réseau Express de la Capitale (REC), mais bien le symptôme d’une culture profondément obsédée par le mythe du progrès, colonisée par les logiques marchandes du capitalisme et gangrénée par les relations nocives qu’elle entretient avec les communautés du vivant.

En plus de révéler une ignorance abyssale, les visions mégalomanes de la CAQ constituent une sérieuse menace pour les écosystèmes planétaires ainsi que pour l’ensemble des populations vulnérables (humains et non humains).

Pour la protection de la vie, il est grand temps que les populations locales se soulèvent et que s’organise une révolution basée sur la régénération des territoires, l’autonomisation des populations locales, la reterritorialisation des pratiques culturelles et le respect du non humain.

Que soit bloqué le 3e lien, bien sûr, mais également (et surtout) les zones d’innovation qu’il tente de mettre en relation. N’oublions pas que le 3e lien n’est rien d’autre qu’un «lien».

Québec inc. 2.0, ou la « siliconisation de la vallée du Saint-Laurent »

Sous l’épais nuage de fumée qu’est devenue la couverture médiatique de la pandémie de covid-19 s’opèrent des mutations socio-politiques, territoriales et structurelles qui sont très peu discutées: le Québec, comme l’ensemble des pays industrialisés, se numérise à une vitesse fulgurante et passe à l’ère des technologies de surveillance.

À ce jour, 23 «zones d’innovation» se déploient sur le territoire provincial.

À l’ombre des projecteurs, la Coalition Avenir Québec appuie sur l’accélérateur et implante une version numérique du rêve que poursuit François Legault depuis 2013: le «Projet Saint-Laurent».1

Récemment, Jonathan Durand Folco, professeur à l’Université Saint-Paul, qualifiait cette numérisation du Québec de «siliconisation de la vallée du Saint-Laurent». En effet, cette référence à la Silicon Valley californienne, ou encore au Sidewalk Labs de Toronto, illustre assez bien l’influence des GAFAM dans la logique organisationnel des espaces industriels 2.0 que sont les «zones d’innovation».

Et c’est en observant les détails d’une de ces zones qu’on saisit l’essence des mutations techno-industrielles qui s’opèrent, et ce qui les rapproche de la mégalomanie des GAFAM.

En ce sens, dans les «perspectives d’avenir» de la «Zone d’innovation Littoral Est» qu’impose aujourd’hui la Ville de Québec aux résident-es du quartier Maizerets, on peut lire les énoncés suivants : «surveillance des comportements des consommateurs en temps de restrictions» (p.56), «accroissement analytique des données massives » (p.56), «laboratoire d’expérimentation des technologies 5G» (p.56), «quartier d’essai des technologies 5G» (p.60), «zone surveillée en continu et connectée» (p.60) et «implication citoyenne éthique» (p.60).2

On peut dès lors s’interroger : pourquoi cet engouement pour les technologies de l’information? Qui sera responsable de définir «l’éthique» derrière l’utilisation de ces technologies? À quelles fins seront récoltées et utilisées les données? Qu’est-ce que tout cela implique pour les communautés locales?

On obtient déjà quelques éléments de réponse dans les documents d’appel à projet du gouvernement Legault.

En fait, les «zones d’innovation» ont pour objectif premier de stimuler le déploiement des hautes-technologies et «d’attirer des investissements pour la croissance et la hausse de la productivité des entreprises.»3

D’un point de vue formel et urbanistique, elles comptent «sur la présence d’infrastructures telles que des zones industrialo-portuaires, des pôles logistiques, des parcs technologiques et des parcs industriels».4

Par exemple, dans la région de Québec, c’est le Port de Québec qui se trouve au coeur de la «zone d’innovation Littoral Est» avec son projet Laurentia. Et l’importance des «zones d’innovation» pour la CAQ pourrait difficilement être mieux affirmée qu’avec la mise en relation du tramway et du 3e lien qui relie Québec à la Ville de Lévis qui prévoit également miser sur l’innovation pour relancer son économie.5

Parent. 2021. Les «Zones d’innovation» dans la région de Québec, le tramway et le 3e lien.

De plus, l’organisation de ces territoires techno-industriels sera entièrement dictée par un «conseil d’administration majoritairement constitué de représentants d’entreprises et sous la présidence d’un représentant du milieu des affaires de la région». 6

On devine donc que le déploiement des «zones d’innovation» est une nouvelle forme de privatisation de la vallée du Saint-Laurent basée sur la collecte de données massives (Big Data), or numérique du 21e siècle.

Ainsi, on implante des zones surveillées sur les territoires afin de permettre une collecte d’informations maximale par des entreprises privées; collecte massive qui permet de mieux comprendre, prédire et influencer le comportement des individus à des fins de marchandisation et de contrôle.

On peut donc grandement douter de l’éthique qui motive le déploiement des «zones d’innovation» et la gestion des données publiques, surtout en sachant que le ministre responsable de ces projets est Pierre Fiztgibbon ; ce même ministre qui veille, entre autres, à la commercialisation des données de la RAMQ et à la privatisation du «Panier Bleu».

Mais tandis que s’opère cette «siliconisation de la vallée du Saint-Laurent», un élément devient encore plus frappant : le gouffre abyssale qui sépare les mentalités colonisées par l’économie marchande que symbolise la CAQ et les réalités bio-climatiques liées à l’effondrement des écosystémiques planétaires (perte massive de biodiversité, appauvrissement généralisé des sols, réchauffement de la biosphère, montée des eaux, destruction des forêts, etc.)

En ce sens, il est clair que les mutations techno-industrielles annoncées par la CAQ s’inscrivent dans la continuité des logiques du capitalisme néo-libéral: extraction et mobilisation de métaux rares nécessaires à la fabrication des objets de haute-technologies, destruction des sols, spécialisation et hiérarchisation du travail, dépendance aux dynamiques impérialistes de la mondialisation, privatisation et métropolisation du territoire (urbanisation, spéculation et gentrification), déterritoritorialisation des pratiques culturelles (renforcement de l’emprise des écrans) et consommation massive d’énergie.

Il semble donc essentiel, au moment où émergent ces grandes mutations techno-capitalistes et où s’effondrent, simultanément, les écosystèmes qui supportent la vie sur terre, de nous interroger sur les conditions territoriales que nous léguons aux générations suivantes.

À Québec, depuis 2019, la Table citoyenne Littoral Est7 milite pour un littoral citoyen et propose, en opposition à ce déploiement techno-capitaliste, une perspective territoriale respectueuse des réalités sociales et bio-climatiques: renaturalisation des berges du Saint-Laurent, création de corridors écologiques (verts, bleus, bruns, noirs), espaces de permaculture et d’agro-foresterie, reterritorialisation des pratiques culturelles (artisanat et savoirs traditionnels), renforcement des communs dédiés au soin, au partage et à la collaboration, gouvernance citoyenne, mobilité active et collective, fiducie foncière d’utilité sociale et écologique, accès au logement pour tous, etc.8

Enfin, dans ce moment charnière de l’occupation territoriale et de sa planification, il semble essentiel de poser cette question fondamentale : «Que souhaitons-nous léguer aux générations suivantes : des zones de surveillance hyper-connectées ou des écosystèmes régénérés?»


  1. Les Affaires. 2020. Des zones porteuses pour le Québec. En ligne : https://www.lesaffaires.com/dossier/special-innovation/des-zones-porteuses-d-avenir-pour-le-quebec/621789
  2. Ville de Québec. 2020. Projet de Zone d’innovation Littoral Est. En ligne : https://www.ville.quebec.qc.ca/apropos/planification-orientations/amenagement_urbain/grands_projets_urbains/zone-innovation-littoral-est/docs/projet-de-zone-d-innovation-littoral-est.pdf
  3. Ministère de l’économie et de l’innovation. 2020. Guide de présentation d’un projet de Zone d’innovation. En ligne : https://www.economie.gouv.qc.ca/fileadmin/contenu/documents_soutien/zones_innovation/guide_projet_zones_innovation.pdf
  4. Ibid.
  5. FM93. 2021. PRIMEUR | Une zone d’innovation dans l’est de Lévis ? En ligne : https://www.fm93.com/nouvelles/politique/379863/primeur-une-zone-d-innovation-dans-l-est-de-levis
  6. Ministère de l’économie et de l’innovation. 2020. Guide de présentation d’un projet de Zone d’innovation.
  7. Table citoyenne Littoral Est. En ligne: http://www.littoralcitoyen.org
  8. Table citoyenne Littoral Est. 2020. Plaidoyer pour Littoral Est écologique, social et économique. En ligne : https://e473d177- 9b3a-41c5-986d-def413ffe500.filesusr.com/ugd/822e28_f508861f51724376bb3186a5558bbc5a.pdf

15. Big data, capitalisme de surveillance et « siliconisation » du Québec

Discussion concernant la collecte massive du Big date, l’émergence du capitalisme de surveillance et la «siliconisation du Québec» avec Jonathan Durand Folco, professeur à l’École d’Innovation Sociale de l’Université Saint-Paul à Ottawa, suivie d’une présentation de Clément Frayssinous du collectif Québec en Décroissance concernant la place du mensonge dans les sociétés capitalistes.

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Laurentia sera carboneutre?

Vous avez bien lu: Laurentia sera carboneutre. Du moins, c’est ce qu’affirmait hier l’administration portuaire de Québec (APQ) à la suite du dépôt de ses nouveaux documents à l’agence d’évaluation d’impact du Canada (AEIC).

Mais il semble assez improbable, voire ridicule, de penser qu’un port, composante industrielle vouée aux échanges mondialisés d’un flux de marchandises, puisse être carboneutre. Comment, alors, l’APQ arrive-t-elle à affirmer une telle chose?

C’est en consultant « l’analyse de carboneutralité » déposée hier par le Port de Québec à l’AEIC qu’on saisit tout le niveau d’abstraction derrière cette affirmation.

D’abord, comment l’APQ explique-t-elle la « neutralisation » des émissions de GES occasionnées par l’ensemble du cycle de vie matériel des marchandises qui seront acheminées annuellement dans 700 000 conteneurs vers le terminal Laurentia?

Simple: elle n’en tient pas compte.

En fait, dans son analyse, le Port de Québec se concentre sur « les limites de propriété du nouveau terminal » et évacue, par le fait même, tous les impacts occasionnés par la raison d’être de Laurentia: un équipement industrialo-portuaire inscrit dans un système d’échange mondialisé. Ainsi, en faisant abstraction d’une de ses principales réalités – celle du cycle de vie énergivore et polluant des marchandises –, l’APQ fait miroiter un projet d’agrandissement portuaire d’une portée écologique aux apparences limitées.

Évidemment, le transport maritime international est aussi effacé de la zone concernée par les visées de « carboneutralité ». En ce sens, l’APQ limite les émissions considérées dans son analyse à celles qui surviennent « à l’intérieur de l’arrondissement de La Cite-Limoilou », comme si les écosystèmes planétaires affectés par l’activité portuaire de Laurentia se limitaient, eux aussi, à cette zone administrative. Les impacts associés aux échanges transcontinentaux tombent donc dans les limbes juridiques de la mondialisation.

Ensuite, comment l’APQ arrive-t-elle à « neutraliser » les GES qui seront engendrés par les centaines de camions et de trains qui circuleront quotidiennement dans les quartiers centraux de Québec?

D’abord, elle prétend que 90% des transports s’effectueront par trains et 10% par camions, ce qui, en soit, est une distorsion totale de la réalité des transports au Québec qui se rapproche davantage du 40% par trains et 60% par camions. Espérer une part ferroviaire de 90% relève donc d’un changement de paradigme total, ou d’un miracle. Dans les deux cas, ça ne relève pas du Port de Québec.

De plus, l’APQ promet « d’identifier des opportunités pour électrifier les flottes de transports ». Ce sont beaucoup de mots pour dire que l’administration portuaire n’a aucune autorité sur les compagnies de transports qui convergeront vers le terminal Laurentia.

Enfin, il faut comprendre que malgré toute cette gymnastique intellectuelle, le projet Laurentia occasionnera l’émission de plus de 350 000 tonnes éq. de CO2 d’ici 2036. Ces quelques 350 000 tonnes se retrouveront donc dans l’air déjà vicié des quartiers centraux de Québec et réchaufferont, par la suite, l’atmosphère terrestre. Mais l’APQ nous rassure : elle plantera quelques arbres pour compenser 50 000 tonnes de CO2 !

Figure 1. Émissions de GES pour les 12 premières années d’exploitation de Laurentia. Source: Port de Québec

Ainsi, après avoir soustraites ses principales sources d’émission de GES de l’équation, falsifié la réalité des transports du Québec, omis ce qu’elle ne contrôle pas, émis une quantité importante de GES dans l’air et planté quelques arbres pour compenser une infime part de ses activités, Laurentia sera carboneutre.

Hier, suite au dépôt des nouveaux documents à l’AEIC, l’arrogance du Port de Québec a atteint de nouveaux sommets. Et la contorsion de ses discours rappelle de plus en plus l’ironie orwellienne.

Le transport maritime sera bon pour les écosystèmes marins. L’activité industrielle sera bénéfique pour la qualité de l’air. Laurentia sera carboneutre.

Comme l’écrivait Orwell, « [l]a guerre, c’est la paix. La liberté, c’est l’esclavage. L’ignorance, c’est la force. »

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13. Énergie, consommation et techno-capitalisme

Présentation des travaux de Jean-Marc Jancovici concernant l’énergie et l’exploitation de ressources par Michaël Gosselin, survol du projet techno-capitaliste de la Zone d’innovation Littoral Est et relance des activités du collectif Québec en décroissance par Carlos De Figueiredo.

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10. Agrandissement portuaire, zone d’innovation et lutte citoyenne


Discussion concernant l’expansion du Port de Québec, la Zone d’innovation Littoral Est et la lutte Pour un littoral citoyen avec Marie-Hélène Deshaies, co-fondatrice de la Table citoyenne Littoral Est, suivie d’une chronique traitant des politiques municipales de participation publique par Clément Frayssinous du collectif Québec en Décroissance.

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Réalisme, utopie et régénération

Ces dernières années, j’ai beaucoup entendu parler des notions «d’utopie» ou de «réalisme».

Selon plusieurs, les aménagements proposés par Québec, ville résiliente seraient une perspective «utopique» (alors que j’aurais tendance à croire, avec un peu de recul, qu’ils exacerbent certains problèmes civilisationnels, donc qu’ils se rapprocheraient plus de la dystopie). Pour d’autres, l’idée d’implanter un parc dédié à la régénération des écosystèmes à la place du Port de Québec serait «irréaliste».

Au niveau des dynamiques d’occupation territoriales, il semble alors essentiel d’interroger, collectivement, les cadres qui définissent nos réalités, et plus largement, ce que nous jugeons comme étant «raisonnable» ou «acceptable», en tenant compte, évidemment, de l’extermination du vivant et du ravage des écosystèmes occasionnés par l’activité humaine à l’échelle planétaire.

En ce sens, nous jugeons acceptables, collectivement, l’agrandissement des autoroutes, la domination de l’automobile (et du bitume qui lui permet de rouler), l’élévation perpétuelle des privilèges de la bourgeoisie et des classes «moyennes», l’accumulation infinie du capital au détriment de la vie, le développement du territoire par des promoteurs (et les laquais qui les servent docilement), l’ouverture de nouvelles usines, l’omniprésence de multinationales et de publicités, la consommation de masse, l’obsolescence des objets, la monoculture des sols, l’intoxication des aliments, l’appauvrissement des terres, le remblai des milieux humides, l’abattage des forêts et l’hécatombe des communautés du vivant.

Mais nous jugeons «irréaliste» de planifier des espaces de régénération pour la biodiversité. Cela en dit long sur l’ampleur de la maladie qui gangrène aujourd’hui le monde «civilisé».

Bref, à Québec, si l’on compare le projet portuaire Laurentia avec certaines propositions élaborées dans le cadre du concours universitaire organisé par la Table citoyenne Littoral Est, il ne semble pas plus «utopique» de remblayer une partie du fleuve Saint-Laurent pour y implanter une infrastructure dédiée au transport international des marchandises (et de renforcer l’ensemble des mécanismes d’exploitation et de destruction qu’un tel système mondialisé sous-tend) que d’ériger un parc dédié à la régénération des écosystèmes en bordure du littoral.

Au contraire, d’un point de vue strictement rationnel, si l’on donnait ce choix à n’importe qui de moindrement conscient, il apparaitrait comme complètement insensé d’opter pour l’infrastructure industrialo-portuaire. Pourtant, c’est le choix que nous jugeons «acceptable» à la Ville de Québec, alors qu’on tente de faire croire aux citoyen·nes que toute autre perspective n’est rien d’autre qu’une «utopie».

Mais rappelons simplement qu’il s’agit d’un choix. Un choix collectif qui reflète à la fois le caractère limité de nos esprits profondément colonisés par l’économie marchande, notre manque de créativité et notre dépendance à des modes d’existence consuméristes reposant sur la destruction du monde et l’exploitation des plus vulnérables.

Dans ce contexte, imaginons les alternatives possibles, sortons les éléments cancérigènes de nos milieux de vie, bloquons le Port de Québec, radicalisons nos pratiques culturelles, refusons toutes formes de domination par des entreprises privées et approprions-nous le territoire dans une perspective de régénération écosystémique et sociale.

État actuel des berges de Québec: infrastructures industrialo-portuaires, autoroute et industries.